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SERRA RICHARD (1939- )

Perception, espace, mouvement

Parallèlement à ses expérimentations et à sa recherche d'une syntaxe sculpturale personnelle, Serra collabore avec des musiciens (Philip Glass) et des vidéastes (Joan Jonas), et participe en 1970 à la construction de la Spiral Jetty de Robert Smithson au Great Salt Lake (Utah). La même année, il entreprend un voyage au Japon, où il visite le complexe de temples Myōshinji de Kȳoto qui l'impressionne durablement. À son retour, il conçoit à New York To Encircle Base Plate Hexagram, Right Angles Inverted (Encercler l'assise d'une plaque d'un hexagone, les angles droits inversés). Installée dans une impasse du Bronx, l'œuvre est ensevelie dans le bitume, ne laissant apparaître que son extrémité. À la limite de sa disparition, au sens visible du terme, cette sculpture signifie à nouveau que la démarche de l'artiste ne se résume pas à des enjeux exclusivement rétiniens et formalistes. Au contraire, le visible et l'invisible se conjuguent au sein d'une dynamique contradictoire semblable à celle qui prévaut dans les jeux d'équilibre et de déséquilibre de ses assemblages.

Il n'en demeure pas moins que les œuvres de Serra s'adressent aussi à l'œil du spectateur, mais à un œil interdépendant des déplacements et mouvements d'un corps inlassablement sollicité. La révélation des temples du Myōshinji, associée à la découverte des écrits de Maurice Merleau-Ponty ont conforté l'artiste dans l'idée que toute expérience visuelle doit s'articuler autour d'une « perception péripathétique » permettant au spectateur de découvrir au fur et à mesure de sa locomotion les différents fragments et vecteurs d'une globalité sculpturale qu'il ne saurait saisir d'un seul coup d'œil. La sculpture selon Serra est en cela diamétralement opposée à l'« esthétique préventive » d'un Donald Judd, chef de file des minimalistes, pour lequel « il n'est pas nécessaire qu'il y ait dans une œuvre des tas de choses à regarder, comparer, analyser une à une, à contempler » (Specific Objects, 1965). Aux yeux de Serra, au contraire, le tout ne peut se révéler que partie par partie, à travers une infinité de détails et de perceptions propres à la singularité des spectateurs. Chacun d'entre eux expérimente sa sculpture, à partir de ses points de vue. Strike, conçue entre 1969 et 1971, illustre parfaitement cette exigence. Cette sculpture se compose d'un hexaèdre en acier qui prend appui au niveau de la jonction de deux murs perpendiculaires. L'œuvre ne se résume donc pas à la plaque en tant que telle, étant donné que les murs constituent un élément structurel indispensable à l'équilibre de la pièce. Sa logique exogène et architectonique oblige dès lors le spectateur à se mouvoir dans une œuvre dont les délimitations et les configurations sont subordonnées à ses déplacements et champs de vision.

Il en va de même pour les projets qui se sont concrétisés dans un environnement naturel. La Pulizter Piece : Stepped Elevation (1970-1971) répond à une commande de la famille Pulitzer pour sa maison de campagne dans les environs de Saint-Louis. La proposition de Serra se déploie sous forme de trois plaques d'acier partiellement ensevelies dans la terre et disséminées dans la propriété. Seule une vue aérienne permet d'envelopper du regard les trois éléments. À la manière d'un jardin zen, l'œuvre, que l'on chercherait en vain à délimiter, ne peut donc, dans des conditions de perception « normales », être perçue dans son ensemble, les distances départageant les entités métalliques, mais aussi les accidents du terrain dont le sculpteur a su tirer profit, vouant à l'échec la moindre amorce de totalisation.

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Écrit par

  • : maître de conférences en histoire de l'art contemporain à l'université de Valenciennes, critique d'art, commissaire d'expositions

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • SCULPTURE CONTEMPORAINE

    • Écrit par Paul-Louis RINUY
    • 8 011 mots
    • 4 médias
    ...sculpteur qui a su le mieux jouer de la variété et de l’énergie des mouvements physiques du spectateur pour animer les formes immobiles qu’il invente est Richard Serra. De Shift (1970-1972, King City, Ontario) à son installation pour l’exposition Monumenta au Grand Palais à Paris, Promenade (2008),...

Voir aussi