PROSTITUTION À L'ÉPOQUE MODERNE (XVe-XVIIIe SIÈCLES)

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La répression de la prostitution : une pédagogie de la correction

Au milieu du xvie siècle, les tensions sociales sont fortes. Dans les villes, les classes « moyennes » et inférieures ne sont pas à l’abri d’une mauvaise conjoncture. La naissance du capitalisme bouleverse une société longtemps restée organisée autour de solidarités locales et qui doit maintenant faire face à une mobilité d’individus issus des couches populaires encore jamais observée. Les institutions ne sont pas préparées à ces changements et les transformations capables d’insérer les nouveaux déshérités sont lentes ou peu efficaces. Sous la pression des riverains agacés d’être harcelés par des individus sans attaches, la mendicité et la prostitution deviennent des questions d’ordre public.

L’intransigeance de l’Église : une morale sexuelle austère

En Angleterre, aux Pays-Bas et en Scandinavie, la prostitution n’a jamais donné naissance à l’instauration de bordels municipaux ; il est par conséquent difficile d’imputer une attitude répressive à la Réforme. Pour ces pays, terres de prédilection de ce mouvement, il n’y avait rien à fermer. Les autorités protestantes ont toutefois alimenté les controverses entourant les mœurs du clergé catholique accusées d’être corrompues par le goût immodéré du luxe et de l’apparat, et de corrompre leurs fidèles. Elles dénoncent les prêtres concubinaires et la fréquentation des bordels. Une forme de compétition d’austérité sur le plan de la morale sexuelle entre protestants et catholiques s’engage alors et les populations les plus vulnérables en deviennent les victimes.

Les historiens désignent uniformément le xviie siècle comme particulièrement intransigeant ; il ne s’agit plus de trouver des excuses aux prostituées et les autorités adhèrent à l’idée de réprimer leur activité. Les femmes aux mœurs jugées trop libres ne sont donc plus, comme au bas Moyen Âge, dirigées par les autorités vers des établissements de prostitution. Dans les représentations, à partir de la fin du xvie siècle, l’âme est perçue comme dissociable du corps et toute une économie de la sexualité s’en trouve affectée, car elle apparaît domptable. C’est l’époque où se multiplient les maisons de repenties administrées par des religieuses, toutes membres d’ordres issus de la Contre-Réforme catholique. Dans ces maisons complètement fermées, les femmes sont maintenues à l’isolement et se consacrent à des activités pieuses et monotones. Ces établissements sont toutefois trop peu nombreux pour toutes les enfermer.

La loi du Prince s’impose à partir de la fin du xviie siècle

Pour la grande majorité, à l’exception des prostituées haut de gamme qui font l’objet d’une simple surveillance, ce sont les mesures dissuasives qui les menacent plutôt que le secours spirituel : elles sont bannies de la cité, quelquefois déportées dans les colonies en Amérique ou, plus souvent, condamnées à l’enfermement dans des prisons-hôpitaux, non sans avoir subi au préalable des peines afflictives et infâmantes comme la tonte des cheveux et les coups de fouet. Au cours du xviiie siècle, l’opinion publique à l’égard de ces femmes semble moins défavorable et les châtiments s’adoucissent, mais les prostituées appréhendées par la police sont en revanche certaines d’être enfermées quelques mois et non plus relâchées ou bannies.

Prison pour prostituées au XVIIIe siècle, Londres.

Photographie : Prison pour prostituées au XVIIIe siècle, Londres.

La prison de Bridewell, à Londres, est célèbre pour avoir été la maison de correction des prostituées au XVIIIe siècle. Ici, une courtisane détenue bat le chanvre sous la surveillance d'un gardien. Eau-forte et gravure au burin réalisée par William Hogarth en 1732, Bibliothèque... 

Crédits : Guildhall Library & Art Gallery/ Heritage Image/ Age Fotostock

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La répression des prostituées est menée par les institutions laïques. Si les arguments moraux viennent appuyer cette action, elle demeure fondamentalement orchestrée sur fond de tensions sociales qui s’exacerbent. La traque des prostituées est ainsi, pour les femmes, le pendant de la chasse aux vagabonds qui vise quasi exclusivement les hommes. L’écart entre riches et pauvres se creuse, les natifs rejettent davantage les étrangers pauvres devenus plus nombreux. Dans les villes, les citadins et leurs représentants se trouvent confrontés à davantage de personnes faiblement inscrites dans des réseaux de solidarité familiale et professionnelle. Ces changements radicaux ont provoqué le développement d’une administration destinée à prendre en charge les pauvres, mendiants, infirmes, fous, veuves et orphelins (par exemple, le Grand Bureau des pauvres qui recense ceux qui ont besoin d’aide, qui place les enfants en apprentissage et qui trouve aux indigents valides des travaux pénibles). L’ordre patriarcal et la communaut [...]

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Prostitution à l’époque moderne, XIXe siècle

Prostitution à l’époque moderne, XIXe siècle
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Prison pour prostituées au XVIIIe siècle, Londres.

Prison pour prostituées au XVIIIe siècle, Londres.
Crédits : Guildhall Library & Art Gallery/ Heritage Image/ Age Fotostock

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La Conduite des filles de joie à la Salpêtrière, E. Jeaurat

La Conduite des filles de joie à la Salpêtrière, E. Jeaurat
Crédits : Collection Dagli Orti/ Musée Carnavalet Paris/ Gianni Dagli Orti/ Aurimages

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Écrit par :

  • : docteure en science politique, professeure à l'École de service social de l'université de Montréal, Québec (Canada)

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Amélie MAUGÈRE, « PROSTITUTION À L'ÉPOQUE MODERNE (XVe-XVIIIe SIÈCLES) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/prostitution-a-l-epoque-moderne-xve-xviiie-siecles/