POSTCOLONIALES FRANCOPHONES (LITTÉRATURES)

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Léopold Sédar Senghor au Conseil de l'Europe (Strasbourg, 1949)

Léopold Sédar Senghor au Conseil de l'Europe (Strasbourg, 1949)
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Aimé Césaire

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Édouard Glissant

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Assia Djebar

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Les littératures postcoloniales ont été identifiées comme telles dans les années 1980 par des théoriciens des littératures anglophones. L’épithète « postcoloniale » concernait d’abord les littératures des pays sous domination de l’ancien empire britannique, bien que certains critiques aient remarqué de nombreux points communs avec les productions littéraires issues d’autres empires européens : francophones, mais aussi hispanophones, lusophones et néerlandophones. Dès les années 1990, les littératures de langue française sont étudiées selon la perspective postcoloniale tout en prenant en compte la spécificité d’œuvres nées dans le contexte de l’ex-empire français, dont l’histoire est différente de celle des anciennes colonies britanniques. L’ensemble littéraire francophone postcolonial se nourrit de thèmes et d’approches – quête de l’identité, redécouverte de l’histoire autochtone, déconstruction des modèles hérités du colonialisme ou issus du néo-impérialisme – qu’on retrouve dans la plupart des pays et régions qui composent la francophonie.

Le postcolonialisme n’est pas une grille de lecture binaire opposant mécaniquement le monde colonial au monde postcolonial, il distingue une colonie de peuplement comme le Québec des histoires coloniales des pays ou régions d’Afrique, d’Asie, des Caraïbes, de l’océan Indien et du Pacifique, tout comme il refuse de réduire la pluralité de styles, de thèmes et d’orientations incluse dans la notion de postcolonial. Seul un examen détaillé de chaque littérature nationale pourrait rendre justice à la variété des œuvres concernées. Pourtant, un survol diachronique permet de mettre en évidence de multiples caractéristiques communes.

Étant donné l’ampleur des questions abordées, le terme « postcolonial » apparaît comme un principe fédérateur plus qu’un concept précis. Il détermine une perspective d’étude sur les littératures de pays marqués par l’histoire coloniale, qu’il s’agisse de littératures en langues européennes ou de littératures en langues vernaculaires issues de régions extérieures à l’Europe.

De la littérature coloniale aux littératures francophones

La notion de « littérature coloniale » s'était établie dans la littérature française du début du xxe siècle : le Mercure de France lui consacrait une chronique régulière. Théorisée notamment par les Réunionnais Marius-Ary Leblond, elle accompagnait l'entreprise coloniale en tentant d’en dévoiler les aspects les moins connus : peinture vraie des mœurs, plongée dans l'âme « indigène », exaltation de l'œuvre civilisatrice parfois nuancée de quelques critiques. Pour les tenants de la littérature coloniale, l'éclosion de talents littéraires autochtones devait témoigner de la réussite de la colonisation. Dans les pays de la péninsule indochinoise, Cambodge, Laos, Vietnam, la littérature s’inspirait fréquemment des grands modèles français, mais manifestait aussi une création originale, comme le montrent les essais de Pham Quynh ou la poésie de Pierre Do-Dinh au Vietnam, et les poèmes et romans de la Cambodgienne Makhali-Phâl.

En 1921, le prix Goncourt est décerné à un administrateur de la colonie de l'Oubangui-Chari, le Guyanais René Maran, pour Batouala, véritable roman nègre. Le sous-titre suggère que Maran se situe dans la littérature coloniale, mais il y introduit une distance critique. La préface et quelques scènes sans complaisance ont suscité à l'époque polémique et réprobation de la part des milieux coloniaux. Vingt ans plus tard, René Maran sera présenté par Léopold Sédar Senghor comme le précurseur du mouvement de la négritude.

Léopold Sédar Senghor au Conseil de l'Europe (Strasbourg, 1949)

photographie : Léopold Sédar Senghor au Conseil de l'Europe (Strasbourg, 1949)

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Universitaire, député sénégalais à l'Assemblée constituante de 1945, Léopold Sédar Senghor (1906-2001) participe ici, en 1949, aux premiers travaux du Conseil de l'Europe. 

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La rupture entre la littérature coloniale et ce qu'il est convenu d'appeler « littératures francophones » s'est opérée lentement. Les premiers essais littéraires du Malgache Jean-Joseph Rabearivelo sont soutenus par les autorités coloniales. Cependant, avec la vigoureuse critique de la colonisation qui se développe dès les années 1930, une tension se crée entre la littérature d'adhésion au monde colonial et la littérature de protestation. Ce que montre la publication, en 1932, par un groupe d'étudiants martiniquais à Paris, de la revue-manifeste Légitime Défense. La littérature coloniale antillaise y est dénoncée pour son inauthenticité. Rétrospectivement, ces œuvres apparaissent comme les pionnières des littératures postcoloniales.

La notion de postcolonial

Avec le postcolonialisme, il s’agit moins de présenter un concept historique qu’une théorie et une critique de la littérature renvoyant aux lettres naissant dans un contexte marqué par la colonisation. On distingue donc ici « post-colonial », qui désigne le fait d’être postérieur à la période coloniale, et « postcolonial », qui se réfère à des pratiques de lecture et d’écriture intéressées par les phénomènes de domination, et plus particulièrement par les stratégies textuelles de mise en évidence, d’analyse et d’esquive des idéologies impérialistes. Une situation d’écriture, avec ses présupposés et ses options formelles, est envisagée, et non plus seulement une position sur l’axe du temps. Comme l’affirment les pionniers des études postcoloniales, les universitaires australiens Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin : « Ce que ces littératures ont en commun au-delà des spécificités régionales, est d’avoir émergé dans leur forme présente de l’expérience de la colonisation et de s’être affirmées en mettant l’accent sur la tension avec le pouvoir colonial, et en insistant sur leurs différences par rapport aux assertions du centre impérial. »

Différents modes d’écriture sont considérés. D’abord polémiques à l’égard de l’ordre colonial, ils se caractérisent ensuite par le déplacement, la transgression, le jeu, la déconstruction des codes européens – en particulier des formes totalisantes propres à l’historicisme occidental – tels qu’ils ont cherché à s’affirmer dans la culture concernée.

Le postcolonialisme trouve ses origines dans le questionnement des générations venant après les indépendances : des immigrants issus de régions naguère colonisées, inscrits dans les universités et les collèges des États-Unis et du Royaume-Uni, commencent à formuler des interrogations liées à leur histoire. Ces intellectuels étaient postcoloniaux en un triple sens : ils étaient nés dans des sociétés du Sud exposées aux reconfigurations épistémologiques induites par l’hégémonie européenne, étaient précocement occidentalisés et cherchaient à refonder, depuis l’Occident, un ordre dans lequel ce même Occident n’occuperait plus une position centrale. Leur prise de parole et l’émergence d’œuvres littéraires issues de leurs pays vont attirer l’attention des universitaires sur le fait que la plupart des histoires littéraires en Occident impliquaient une définition européocentrique de la littérature. En même temps, ils mettent en évidence la singularité des littératures émergentes du Sud par rapport au canon occidental, ce qui aboutit à l’identification d’un corpus littéraire postcolonial. Dans l’espace francophone, des intellectuels et des écrivains issus de toutes les parties de l’ex-empire vont accomplir un travail identique de rénovation de l’histoire littéraire. Ils ont été aidés en cela par des précurseurs.

Débuts des littératures francophones postcoloniales

C’est à la fin des années 1930, dans le milieu des étudiants d'origine africaine ou antillaise à Paris, que se cristallise la notion de négritude. Ce mouvement manifeste le rejet du projet colonial visant à transformer les colonisés africains en « Français noirs ». Chez le Martiniquais Aimé Césaire (1913-2008), elle procède aussi de la prise de conscience de la dénégation séculaire opposée par le système esclavagiste à l'humanité de l'homme noir. Le mot « nègre », chargé de l'opprobre raciste, est repris et glorifié pour cette raison même (Cahier d'un retour au pays natal, 1939 pour la première version). Les écrivains des colonies françaises se trouvent alors confrontés au sentiment d'une perte d'identité. Jean Amrouche (1906-1962), né dans l'une des rares familles algériennes converties au christianisme, trace dans son essai L'Éternel Jugurtha (1946) un portrait de l'homme maghrébin, qui a su adopter les mœurs et la langue des autres tout en restant fidèle « à sa vraie patrie, où il entre par la porte noire du refus ».

Aimé Césaire

photographie : Aimé Césaire

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Avec le Cahier d'un retour au pays natal (1939), Aimé Césaire donne pleinement voix à la négritude. Outre son œuvre poétique, il est également l'auteur d'une ample œuvre théâtrale, où se détache La Tragédie du roi Christophe (1963)

Crédits : Sergio Gaudenti/ Sygma/ Getty Images

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La poésie de la négritude, révélée à un large public avec l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française publiée en 1948 par Léopold Sédar Senghor (1906-2001), pour le centième anniversaire de l'abolition de l'esclavage, se présente d'abord, sous le signe d'Orphée, comme une poésie de résurrection. « Orphée noir » est le titre de la préface de Jean-Paul Sartre, qui le commente ainsi : « Il s'agit donc pour le noir de mourir à la culture blanche pour renaître à l'âme noire. »

La poésie a été la forme littéraire privilégiée de la négritude, mais le roman a été le genre de la prise de conscience avant la période de la décolonisation. Si l'autobiographie romancée du Guinéen Camara Laye, L'Enfant noir (1953), a été accusée par la revue Présence africaine (fondée en 1947 et devenue l'organe du mouvement de la négritude) de présenter un tableau idyllique de la vie africaine sous la colonisation, les romans de Mongo Beti (Le Pauvre Christ de Bomba, 1956), Ferdinand Oyono (Une vie de boy, 1956), Bernard Dadié (Climbié, 1956), Sembène Ousmane (Les Bouts de bois de Dieu, 1960), Olympe Bhely-Quénum (Un piège sans fin, 1960) entreprennent de dénoncer la situation coloniale et d'exalter des valeurs propres à la vie africaine. Au Maghreb, Nedjma (1956), l’œuvre hors-norme de Kateb Yacine (1929-1989), brosse le portrait d’une Algérie aliénée par le colonialisme. Cette première génération visait sans doute un lectorat plus européen qu'africain, mais leurs œuvres ont été vite inscrites aux programmes scolaires des pays nouvellement indépendants pour devenir les premiers « classiques » de la littérature africaine moderne.

Avec les décolonisations, la littérature coloniale appartient définitivement au passé tandis que s’affirme la notion de littératures francophones : des littératures distinguées de la tradition littéraire française dont beaucoup naissent dans d’ex-colonies. Elles sont post-coloniales, et très souvent aussi postcoloniales dans la mesure où elles s’efforcent de déjouer les schémas impérialistes. Élaborées « dans la gueule du loup », selon l’expression de Kateb Yacine, elles contrecarrent les visées hégémoniques des colonisateurs dans leur propre langue et affirment des spécificités culturelles ignorées ou niées par le système colonial. La volonté d’échapper au centralisme littéraire français, le refus de la vision exotisante européenne, l’expression d’une conscience nationale en formation après l’indépendance, enfin la réponse à l’internationalisation croissante de la vie littéraire vont nourrir une remarquable diversité littéraire francophone postcoloniale.

Littérature et néo-colonialisme

En Afrique et aux Caraïbes, la primauté d’un mouvement synthétique comme la négritude se voit remise en question. Le roman du Sénégalais Cheikh Hamidou Kane, L'Aventure ambiguë (1961), présente l'archétype de la dualité culturelle vécue par les intellectuels colonisés à travers l’itinéraire de son personnage, Samba Diallo, qui meurt à la fin du roman, sans doute par impossibilité de concilier foi musulmane africaine et raison occidentale.

Les romanciers font éclater les cadres traditionnels, parodiant les mythes attachés à l’image de l’Afrique (Yambo Ouologuem, Le Devoir de violence, 1968) ou inventant une langue d’écriture originale, comme Ahmadou Kourouma (1927-2003), dans Les Soleils des indépendances (1968 pour l’édition québécoise, 1970 pour l’édition française). Les romans témoignant de la déstructuration de la société, en particulier de la dictature, fleurissent (Alioum Fantouré, Henri Lopes). Certains auteurs, tels Williams Sassine (1944-1997) ou Mongo Beti (1932-2001), évoquent un monde néocolonial dominé et malade.

À partir de la fin des années 1970, l’écriture féminine vient témoigner de la condition des femmes africaines dans le contexte post-colonial, avec la Sénégalaise Mariama Bâ (Une si longue lettre, 1979). À Madagascar, alors qu’un Jean-Joseph Rabearivelo (1901-1937) avait privilégié une poésie située dans « l’entre-deux-langues », transposant des formes poétiques traditionnelles tel le hain-teny, les écrivains des années 1960 se font plus militants, à l’instar de Jacques Rabemananjara (Antidote, 1961).

En Haïti, indépendant dès 1804, l’œuvre romanesque de Jacques Roumain (1907-1944 ; Gouverneurs de la rosée, 1944) puis celle de Jacques Stephen Alexis (1922-1961 ; Compère général Soleil, 1955) associent thématique populaire, imagination animiste tout en mêlant langues française et créole. Aux Antilles, le souci d’un enracinement dans l’île, voire d’une union avec l’ensemble de la Caraïbe, prend la forme de l’Antillanité, courant illustré dès 1958 par le roman d’Édouard Glissant (1928-2011), La Lézarde. Les caractéristiques des peuples créoles, nés de l’esclavage et de l’univers des plantations, constituent une thématique fondatrice pour les œuvres de Simone Schwarz-Bart (Pluie et vent sur Télumée Miracle, 1972) et de Daniel Maximin (L’Isolé Soleil, 1981). Elles ont été présentées et plus systématiquement analysées par le mouvement de la créolité, à la fois art poétique et manifeste politique, défendu par Jean Bernabé (1942-2017), Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant dans Éloge de la créolité (1989).

Édouard Glissant

photographie : Édouard Glissant

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À la fois poète et romancier, Édouard Glissant a également beaucoup milité pour l'affirmation de l'identité antillaise. Sa réflexion sur le « Tout-Monde » se situe, à la suite de Simone Schwarz-Bart et Maryse Condé, dans une réflexion sur la notion de créolisation, mise en relation... 

Crédits : Ulf Andersen/ Getty Images

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Dans l’ex-Indochine française, la succession des conflits donne lieu à des écritures de témoignage, où les œuvres françaises (Jean Hougron) coexistent avec leurs homologues francophones (les Vietnamiens Pham Duy Khiêm et Pham Vàn Ky), sans que l’on puisse vraiment parler d’une inspiration postcoloniale.

Au Maghreb, des œuvres romanesques et poétiques majeures (Driss Chraïbi, 1926-2007 ; Mohammed Dib, 1920-2003 ; Kateb Yacine) et des essais d’une grande puissance (Albert Memmi, 1920-2020 ; Frantz Fanon, 1925-1961) ont accompagné les décolonisations. Le dialogue entre les deux rives de la Méditerranée qui s’est ensuivi a mis en évidence le statut ambigu de la langue française : instrument d’un salutaire recul critique pour les uns, langue de l’aliénation pour les tenants de l’arabisation. Les œuvres de Mohammed Khaïr-Eddine (1941-1995), Tahar Djaout (1954-1993) ou Assia Djebar (1936-2015) témoignent de la diversité de ces littératures qui connaîtront une inflexion au début des années 1990, certains auteurs algériens prenant alors pour thème l’actualité de la vague islamiste (Rachid Mimouni, 1945-1995).

Assia Djebar

photographie : Assia Djebar

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Dans une œuvre romanesque où le travail sur la langue va de pair avec une interrogation sur l'histoire de l'Algérie, Assia Djebar a su donner une parole aux femmes du Maghreb. 

Crédits : Sophie Bassouls/ Sygma/ Getty Images

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Les deux dernières décennies du xxe siècle sont en effet marquées par un élargissement international ouvrant de nouvelles perspectives aux écrivains. En Afrique, les romans de Sony Labou Tansi (1947-1995), publiés à partir de 1979 (La Vie et demie), témoignent de la déstructuration du Congo, pays appartenant à l’espace africain francophone et parfois rebaptisé péjorativement « Françafrique ». Ahmadou Kourouma revient à l’écriture de fiction en 1990 (Monné, outrages et défis). En Haïti, la diaspora continue de publier tandis que le mouvement de la créolité se développe aux Antilles (Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Lettres créoles : tracées antillaises et continentales de la littérature, Haïti, Guadeloupe, Martinique, Guyane [1635-1975], 1991). Dans le Pacifique, L’Île des rêves écrasés de Chantal Spitz, premier roman de langue française d’un auteur polynésien, paraît en 1991. En dépit de la diversité de ces écritures, l’accent est souvent placé sur les rémanences coloniales et sur la déstructuration des cultures autochtones. La notion même de francophonie se voit soupçonnée d’être un instrument politique prolongeant l’hégémonie française sur ses ex-colonies (Mongo Beti, La France contre l’Afrique, retour au Cameroun, 1993).

Caractéristiques

On a pu comparer les littératures postcoloniales à une forme de traduction par laquelle la langue du colonisateur se voit déformée, remaniée, retravaillée afin de présenter la réalité sociale ou d’exprimer la vision du monde d’une culture dominée. Le fait d’écrire dans la langue du colonisateur est ainsi assimilé métaphoriquement à la traduction d’une altérité qui se présente sous trois modalités : elle est une résistance au colonialisme et à l’impérialisme, une entreprise plurilingue et cultive une esthétique de l’hybridité de plus en plus affirmée.

Une esthétique de la résistance

Nombre d’auteurs postcoloniaux refusent l’idée de l’art pour l’art. Ils pratiquent une esthétique de la résistance, appuyée tant sur des essais de combat (Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950 [puis 1955 chez Présence Africaine pour l’édition que l’on peut considérer comme définitive] ; Albert Memmi, Portrait du colonisé, 1957 ; Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961) que sur la poésie (Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1956 pour l’édition définitive) ou le roman (Mongo Beti, Le Pauvre Christ de Bomba, 1956 ; Sony Labou Tansi, Les Sept Solitudes de Lorsa Lopez, 1985). Les revendications féministes s’y expriment d’autant plus fortement que les femmes subissent une double oppression en raison de leur genre et de leur statut dans la société coloniale puis post-coloniale (Simone Schwarz-Bart , Pluie et vent sur Télumée Miracle ; Aminata Sow Fall , La Grève des bàttu, 1980 ; Assia Djebar, Femmes d’Alger dans leur appartement, 1980). Il ne s’agit pas pour autant d’écritures étroitement manichéennes, mais plutôt d’une littérature engagée au sens où elle se veut d’abord la dénonciation d’un inacceptable, selon la formule de Chloé Chaudet, voire la proposition d’un modèle de société plus juste parce qu’adapté aux réalités autochtones. Au Québec, l’œuvre d’un Gaston Miron (1928-1996), qui invoque le modèle poétique d’Aimé Césaire, exprime une aliénation sociale et linguistique, mais veut également affirmer une culture francophone spécifique (L’Homme rapaillé, 1970). Au Maghreb, à partir de 1966, la revue marocaine Souffles rassemble les recherches de jeunes intellectuels (Abdellatif Laâbi, Mohammed Khaïr-Eddine, Abdelkébir Khatibi, Tahar Ben Jelloun) qui associent critique de l'idéologie bourgeoise et transformation des formes littéraires. Leurs œuvres privilégient la transgression des genres, la subversion langagière, la libération de l'imaginaire. Une recherche parallèle se développe en Algérie avec Nabile Farès et Habib Tengour.

Une esthétique du plurilinguisme

L’auteur francophone, pour qui le français est souvent une langue seconde, est un véritable passeur de langue, dont l’écriture maintient la tension qui existe entre deux ou plusieurs idiomes, ce que le Marocain Khatibi, entre arabe et français, appelle la bilangue. Dans la création postcoloniale, lorsque la langue du colonisateur a été acceptée, prise comme « un butin de guerre » (Kateb Yacine), elle va servir la force expressive de l’œuvre. Les auteurs s’approprient le français, en affichent les variantes (français d’Afrique, diversité des créoles) pour inventer une écriture métissée (Gisèle Pineau, La Grande Drive des esprits, 1993). À la suite d’Ahmadou Kourouma et de Sony Labou Tansi, certains écrivains africains entreprennent de « tropicaliser » la langue française. Aux Antilles, le mouvement de la créolité construit une langue littéraire à l’intersection du créole et du français (Patrick Chamoiseau, Solibo Magnifique, 1988), dynamique qui rejoint plus discrètement les îles de l’océan Indien (Axel Gauvin, L’Aimé, 1990) et que le Réunionnais Jean-Louis Robert nomme la « mélangue » (À l’angle Malang, 2004).

Une esthétique de l’hybridité

À partir des années 1990, les circulations des écrivains postcoloniaux les plus connus entre leur région ou leur pays et la France se font plus nombreuses. Par ailleurs, beaucoup appartiennent à une diaspora, à l’image des auteurs haïtiens qui publient en France ou au Québec (René Depestre, Dany Laferrière). Édouard Glissant entreprend de dénoncer les tentations de l'esprit de système universalisant au profit d'une poétique concrète de la relation. Son roman Tout-Monde (1993) annonce une dimension inédite du monde, à la fois « enraciné et ouvert ». Son projet d'écrire « en présence de toutes les langues du monde » propose un type nouveau de rapport à l’espace, rompant avec les logiques de domination propres à l’Occident pour envisager une mondialisation créolisée. Il s'accorde avec la dynamique des littératures postcoloniales sans toutefois s’en réclamer (Philosophie de la Relation, 2009). En Afrique, le Malien Amadou Hampâté Bâ (1901-1991), gardien des traditions orales, notamment peules, et conteur à la façon des griots, évoque le passé colonial avec une ironie teintée de nostalgie (Amkoullel, l'enfant peul, 1991). Le despotisme tropical est mis en accusation à travers la figure récurrente de l'ogre du pouvoir (Tierno Monénembo, Henri Lopes). Perdant les illusions lyriques de la période de décolonisation, le roman se fait problématique, s'interrogeant sur le devenir de l'Afrique, à travers des héros dont l'identité reste flottante dans un monde sans repères (Kossi Efoui, La Fabrique de cérémonies, 2001). Au Maghreb, le paysage littéraire et intellectuel, bouleversé par la violence de la vague islamiste, n’a pas empêché les grands anciens tels que Mohammed Dib, les auteurs confirmés comme Tahar Ben Jelloun, mais aussi des écrivains de générations postérieures tels Anouar Benmalek ou Mahi Binebine d’écrire en français. La présence en France même de nombreuses immigrations venues des pays du Sud tend à brouiller la distinction entre centre et périphérie, comme le montrent les ouvrages de Leïla Sebbar (Fatima, ou les Algériennes au square, 1981), Sami Tchak (Place des fêtes, 2001) ou Fatou Diome (Le Ventre de l’Atlantique, 2003).

Sur un plan général, les œuvres se caractérisent par une polyphonie naissant de la pluralité des registres culturels convoqués. Les thématiques sont organisées autour de réalités contrastées et de milieux extraordinairement divers. Entre un réalisme revivifié par l’évocation de sociétés multiculturelles touchées, à différents degrés, par la mondialisation, et le recours à une inspiration comme le réalisme magique (Sony Labou Tansi en Afrique, Gisèle Pineau aux Antilles), les œuvres cultivent une esthétique hybride liée au cosmopolitisme des écrivains. Des auteurs comme Alain Mabanckou, Patrick Chamoiseau ou Yanick Lahens évoluent et écrivent au carrefour de plusieurs cultures plutôt que dans un contexte national. Ces « enfants de la postcolonie » (Abdourahman Waberi) s’efforcent de donner sens à l’étourdissant multiculturalisme de la société mondialisée. Il s’agit moins d’un art du syncrétisme que de la vision d’un monde fissuré perçu selon un point de vue mobile, décentré.

Alain Mabanckou

photographie : Alain Mabanckou

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Chez l'écrivain Alain Mabanckou, le questionnement sur l'identité n'est séparable ni de l'humour ni de l'invention verbale. Le Congo, Paris, les États-Unis : l'œuvre invente sa trajectoire au gré de l'itinérance de son auteur. 

Crédits : Sophie Bassouls/ Corbis Historical/ Getty Images

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Ce multiculturalisme ne fait pas toujours du combat contre le néo-impérialisme un thème majeur. Il témoigne plutôt de la collision omnidirectionnelle des cultures et des bouleversements qu’elle entraîne, que ce soit au Maghreb (le Franco-Algérien Anouar Benmalek), en Afrique subsaharienne (le Congolais In Koli Jean Bofane), aux Caraïbes (la Guadeloupéenne Gisèle Pineau), dans le Pacifique (la Kanak Déwé Gorodey, la Polynésienne Titaua Peu), dans l’océan Indien (la Mauricienne Ananda Devi) ou au Québec (le Libano-Québécois Wajdi Mouawad). Les auteurs s’engagent moins alors dans l’évocation nostalgique d’une culture ou la défense d’une identité intangible que dans la construction d’un lieu d’énonciation où les interactions culturelles engendrent des aliénations inédites et de nouvelles distributions du sens.

Les littératures postcoloniales au xxie siècle

Dès 2000, la critique anglophone observait que le postcolonialisme connaissait sa crise du milieu de la vie (midlife crisis). La théorisation avait donné naissance à des porte-parole notoires, notamment, outre les Australiens Ashcroft, Griffiths et Tiffin, Edward Said, Palestinien installé à New York, Gayatri Spivak et Homi K. Bhabha tous deux originaires du sous-continent indien et travaillant aux États-Unis. Ils se voient alors reprocher par une partie de la critique de projeter des concepts occidentaux sur une réalité socioculturelle dont ils sont coupés. En France, des historiens s’interrogent sur le flou épistémologique et le manque d’analyses concrètes des études postcoloniales (Jean-François Bayart). Pourtant, ces travaux ont continué de se développer, comme en témoigne la création de sociétés savantes et de départements universitaires dans de nombreux pays, au Nord comme au Sud. Elles ont ainsi accompagné une production littéraire tant anglophone que francophone, pour ne citer que ces deux exemples, qui n’a cessé de croître et d’affirmer son importance internationale.

Une large partie des littératures dites francophones sont postcoloniales, et constituent désormais un espace littéraire transnational qui joue un rôle majeur dans la définition d’un canon littéraire mondial. Les références et les inspirations en sont remarquablement variées. Ahmadou Hampâté Bâ puisait au fonds traditionnel peul et bambara. Désormais, l’Algérien Kamel Daoud réécrit Albert Camus (Meursault, contre-enquête, 2013), la Franco-Vietnamienne Anna Moï déambule dans l’imaginaire indochinois de Marguerite Duras (Le Pays sans nom. Déambulations avec Marguerite Duras, 2017). La question identitaire, cruciale pour les auteurs francophones venant après les indépendances, se pose à présent dans un cadre planétaire où le centre français a perdu de son importance. Édouard Glissant se référait à William Faulkner, l’Algérien Boualem Sansal s’inspire de George Orwell (2084 : la fin du monde, 2015), la Camerounaise Leonora Miano évoque une personnalité « afropéenne » qui unit deux continents et qui s’affranchit des appartenances nationales étroites (Afropean Soul, 2008).

Kamel Daoud

photographie : Kamel Daoud

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Romancier et chroniqueur, Kamel Daoud s'est fait connaître avec Meursault, contre-enquête. Cette réécriture inspirée de L'Étranger d'Albert Camus déplace le point de vue initial en mettant en évidence les non-dits du roman. Qui était cet Arabe que Meursault a tué sur la plage... 

Crédits : Hannah Assouline/ Opale/ Leemage

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La dimension postcoloniale pourrait sembler moins présente dans la mesure où la notion de résistance à l’hégémonie qui oriente le postcolonialisme se complique singulièrement avec la mondialisation. Toutefois, dans un monde caractérisé par des migrations d’une ampleur inédite, par l’étonnante expansion des communications et par la puissance sans précédent des États-Unis comme, désormais, de la Chine, les littératures postcoloniales ne peuvent que se développer pour témoigner des échanges déséquilibrés entre le Nord et le Sud (Louis-Philippe Dalembert, Mur Méditerranée, 2019) et affiner ainsi leurs outils critiques. Les références internationales, voire mondiales, n’excluent nullement le retour sur la colonisation (Tierno Monénembo, Le Roi de Kahel, 2008), un travail sur la mémoire (Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil, 2012) ou la présentation des déstructurations sociales produites par les rémanences coloniales, voire par de nouvelles formes d’impérialisme (In Koli Jean Bofane, Mathématiques congolaises, 2008 ; Nathacha Appanah, Tropique de la violence, 2016).

Dans le contexte de relations internationales en transformation rapide, bouleversant les sociétés du Sud comme celles du Nord, les littératures postcoloniales francophones sont un témoignage sur l’univers de l’échange généralisé qu’on appelle mondialisation. Elles informent leurs lecteurs de ces négociations interculturelles, sans nombre et si souvent marquées par une sourde violence, qui caractérisent le monde contemporain.

—  Jean-Marc MOURA

BIBLIOGRAPHIE

B. Ashcroft, G. Griffiths & H. Tiffin, The Empire Writes Back. Theory and Practice in Post-Colonial Literatures, Routledge, Londres-New York, 1989 (L’Empire vous répond, trad. franç. M. Mathieu-Job et J.-Y. Serra, Presses Universitaires de Bordeaux, Bordeaux, 2012)

J.-F. Bayart, Les Études postcoloniales. Un carnaval académique, Karthala, Paris, 2010

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Écrit par :

  • : professeur de littératures francophones et de littérature comparée, université Paris Nanterre, membre de l'Institut universitaire de France

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Voir aussi

Pour citer l’article

Jean-Marc MOURA, « POSTCOLONIALES FRANCOPHONES (LITTÉRATURES) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 23 novembre 2020. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/postcoloniales-francophones-litteratures/