TCHAÏKOVSKI PIOTR ILITCH

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Les conclusions que l'on peut tirer aujourd'hui d'une analyse minutieuse et objective de la vie et de l'œuvre du musicien russe Piotr Ilitch Tchaïkovski (Čajkovskij) sont en contradiction avec les jugements très hâtifs qui sont généralement proférés. La mode, avec ses perpétuelles alternatives, ses retournements, ses mots d'ordre, ferme la porte à la prise en considération d'une personnalité attachante par sa complexité. À travers Tchaïkovski se trouvent posés les problèmes de la création artistique par rapport aux conditions historiques, intimes et esthétiques.

Certains opposent encore Tchaïkovski au mouvement esthétique, voire politique, du « Groupe des Cinq » (cf. russie-La musique). En réalité, le recul est suffisant pour reconnaître qu'il n'y a pas opposition, mais parallélisme (vers un même but) avec des méthodes et des attitudes différentes qui, à l'époque, pouvaient effectivement provoquer des frictions. Si un Moussorgski procédait, face au pouvoir établi, avec un génial empirisme inspiré par l'originalité populaire de l'art russe, Tchaïkovski mettait au service de cet art révélé les ressources des techniques d'écriture. Effectivement, si la conscience politique de Tchaïkovski était moins aiguë, non exempte d'opportunisme, il était cependant « russe jusqu'à la moelle des os » et qui oserait nier aujourd'hui le caractère national de sa musique ?

Si dans ses opéras, par exemple, le compositeur n'a pas exploité comme le fit Moussorgski (Boris Godounov, Khovantchina) des sujets tirés du fonds historique, il n'en a pas moins livré à notre curiosité une analyse réaliste de l'éternelle Russie. Son mérite est d'avoir, avec une profonde vérité, décrit la société russe de son temps en s'inspirant notamment des récits de Pouchkine (Eugène Onéguine, La Dame de pique). On n'y trouve pas, comme chez Moussorgski, des personnages « historiques » et hors série et un peuple russe duquel émergent quelques silhouettes fugitives, mais des individualités propres à la Russie romantique, cernées avec exactitude. L'histoire est aussi faite de ces types dans lesquels les Russes d'hier et d'aujourd'hui se reconnaissent, exprimant le mal du siècle, secoués de passions exacerbées, d'oppositions sociales (Onéguine et Lenski, Hermann et Tomski...). Bref, Tchaïkovski peint en miniaturiste une société traversée de contradictions mais où dominent tout à la fois le goût de la pureté et du lyrisme et le culte de l'ennui et de la névrose.

Un homme déchiré

Si Tchaïkovski a su si bien choisir ses personnages, retenir les traits dominants, schématiser, c'est qu'il portait en lui-même toutes les tentations, les illusions, les espérances, les échecs, la nostalgique pureté et les vices de son temps. Personnage complexe et ambigu s'il en fut ! Né à Votkinsk d'une famille de la bonne bourgeoisie, le futur compositeur hérita d'un tempérament d'une sensibilité extrême sur laquelle se développa un penchant, sans doute irréversible, pour l'homosexualité. Ainsi s'explique de toute évidence le déchirement intérieur qui caractérise sa vie et ne lui laissa aucun répit. Obsession de l'idéal féminin mais que ne viendrait souiller aucune compromission sexuelle, refus du mariage mais soif d'une vie de famille calme et peuplée d'enfants, homosexualité mais crainte quotidienne des scandales, goût du luxe mais précarité financière, autant de contradictions irréductibles qui feront de cet « enfant de verre » beau et tendre un être qu'assailliront souvent une cohorte de tentations diverses qui lui vaudront bien des opprobres. Il suffirait de puiser dans sa vie intime, de citer ses quelques passions féminines et masculines, son mariage manqué et non consommé, la liaison étrange, « épistolaire et platonique », qu'il eut pendant quatorze ans avec Nadejda von Meck... Son œuvre entière est marquée par cette crise perpétuelle, véritable tyrannie du destin qui fait surgir des visages de femmes idéalisés et inaccessibles : Tatiana, Lise, Nathalie, Juliette, Francesca, Astarté, Odette, y compris Jeanne, La Pucelle d'Orléans (1878-1879). Il en sera ainsi jusqu'à l'ultime Symphonie pathétique (1893) qui précéda de peu sa mort à Saint-Pétersbourg.

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Écrit par :

  • : écrivain et musicologue, secrétaire général adjoint de l'Académie Charles-Cros

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Pour citer l’article

Guy ERISMANN, « TCHAÏKOVSKI PIOTR ILITCH », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/piotr-ilitch-tchaikovski/