CHAMOISEAU PATRICK (1953- )

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

En publiant en 2002 Biblique des derniers gestes, un roman hors des normes, Patrick Chamoiseau confirmait la haute ambition qui anime toute son œuvre : témoigner par une écriture fondatrice de l'identité vivante conquise par les peuples de la Caraïbe. Cette œuvre ouverte sur tous les genres (romans, essais, autobiographie, contes, théâtre...), développée comme une mosaïque, est subtilement unifiée, d'un texte à l'autre, par les allusions et reprises de tous ordres, la réapparition de personnages, et surtout par la présence récurrente de la figure de l'écrivain, le « marqueur de paroles », qui n'hésite pas à se faire sa place dans la trame du récit et à jouer sur les échos sémantiques de son nom : Chamoiseau, ou l'« Oiseau de Cham »...

Une œuvre au service de la créolité

Né en 1953 à Fort-de-France, Patrick Chamoiseau, diplômé en droit et économie sociale, exerce en Martinique comme éducateur social auprès du tribunal pour enfants. Son premier essai littéraire, Manman Dlo contre la fée Carabosse (1981), présenté comme « théâtre conté », s'articule déjà sur la parole transmise. Deux romans vont imposer une écriture originale de l'oralité créole, et le souci quasi ethnographique de prendre note de manières de vivre en train de disparaître. Chronique des sept misères (1986) célèbre la vitalité inventive du microcosme social que constitue le vieux marché aux légumes de Fort-de-France, avec ses marchandes et ses portefaix ou djobeurs. Solibo Magnifique (1988) est une enquête burlesque et grinçante sur la mort, en plein carnaval, de Solibo, un maître conteur, apparemment victime d'une « égorgette de la parole ». Éloge de la créolité (1989), écrit en collaboration avec Raphaël Confiant et le linguiste Jean Bernabé, dans la voie ouverte par la pensée d'Édouard Glissant, vient apporter une assise théorique à la recherche de Chamoiseau : dépassant le plaidoyer pour la langue et la culture créoles, l'écrivain fait le choix résolu des glissements transculturels et de la pluralité linguistique. « Pendant trois siècles, écrivent les auteurs, les îles et les pans de continent que ce phénomène a affectés ont été de véritables forgeries d'une humanité nouvelle, celles où langues, races, religions, coutumes, manières d'être de toutes les faces du monde se trouvèrent brutalement déterritorialisées, transplantées dans un environnement où elles durent réinventer la vie. » Le manifeste est prolongé par un essai sur la littérature antillaise, Lettres créoles (1991), écrit à nouveau en collaboration avec Raphaël Confiant.

En 1992, le prix Goncourt couronne Texaco, gros roman qui brosse cent cinquante ans de vie antillaise, depuis le temps amer de l'esclavage jusqu'à l'épanouissement du bidonville de Texaco, sorte d'envers de l'Enville (Fort-de-France) et réponse jubilante à la dictature de la modernité et à sa folie du béton. Si le roman s'organise à partir de la lignée et des amours d'Esternome et de sa fille Marie-Sophie Laborieux, il n'en éclate pas moins en digressions multiples et suscite sans cesse de nouveaux personnages. Chamoiseau se méfie de l'Histoire majuscule, linéaire et donc réductrice.

Les trois récits autobiographiques, Antan d'enfance (1990), Chemin d'école (1994) et À bout d'enfance (2005), refusant les épanchements de la première personne, retrouvent les cadences du conte pour évoquer les souvenirs d'enfance et inscrire avec tendresse le personnage central du « négrillon » dans son cadre familial.

L'essai Écrire en pays dominé (1997) est publié la même année que le récit-poème L'Esclave vieil homme et le molosse. Les deux textes sont liés par la référence à l'esclavage comme moment fondateur de la réalité antillaise. Mais la domination brutale de la colonisation se prolonge à travers d'autres formes de pouvoir, plus silencieuses et insidieuses, quand les modèles du maître sont intériorisés, ou quand on se perd dans les tourbillons de la mondialisation. À l'écrivain, la tâche libératrice de déployer un imaginaire pluriculturel qui lui permette d'échapper à tous les enfermements.

Biblique des derniers gestes semble conduire à leur terme des schémas narratifs, des pistes de réflexion, des parcours poétiques déjà esquissés dans les textes antérieurs. Le roman raconte l'agonie annoncée d'un vieil homme, Balthazar Bodule-Jules, vétéran de toutes les luttes anticoloniales du xxe siècle, homme de cu [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 3 pages

Écrit par :

Classification

Autres références

«  CHAMOISEAU PATRICK (1953- )  » est également traité dans :

CARAÏBES - Littératures

  • Écrit par 
  • Jean-Pierre DURIX, 
  • Claude FELL, 
  • Jean-Louis JOUBERT, 
  • Oruno D. LARA
  •  • 15 818 mots
  •  • 4 médias

Dans le chapitre « La créolité »  : […] Les Martiniquais Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant élaborent une théorie de la culture créole, lancée par leur Éloge de la créolité (1989). La créolité procède de la rencontre aux îles d'hommes apportant des éléments culturels de tous les horizons, qui se métissent et qui inventent, dans la résistance à l'oppression coloniale et à l'esclavage, une culture nouvelle, imprévue, bien vivante. L […] Lire la suite

FRANCOPHONES LITTÉRATURES

  • Écrit par 
  • Jean-Marc MOURA
  •  • 7 233 mots
  •  • 5 médias

Dans le chapitre « Un archipel littéraire mondial »  : […] Il n’existe pas de « République mondiale des Lettres » mais, avec la mondialisation, on s’aperçoit que la littérature francophone, y compris donc celle de la France, constitue l’un des grands espaces littéraires transnationaux dans une langue européenne. À côté des lettres anglophones, hispanophones, lusophones, pour prendre l’exemple de langues d’origine européenne, elles forment un ensemble litt […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Jean-Louis JOUBERT, « CHAMOISEAU PATRICK (1953- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/patrick-chamoiseau/