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OZU YASUJIRO (1903-1963)

Après guerre : l'expression d'une conception du monde

Après cinq ans d'interruption, Ozu réalise deux petites chroniques de l'après-guerre, l'une sur un enfant égaré pendant la guerre (Récit d'un propriétaire, 1947), l'autre sur une femme qui, en l'absence de son mari, prisonnier, doit se prostituer pour sauver leur enfant (Une poule dans le vent, 1948). Mais c'est en 1949, avec Printemps tardif, que, retrouvant son scénariste, il réalise, sur la base technique minimale mise en place avant-guerre, un film d'une cohérence remarquable, du scénario à l'image. Ce film constitue en quelque sorte la matrice de tous ses films d'après-guerre ; il sera l'objet de remakes à plusieurs années d'intervalle : Fin d'automne en 1960 et Le Goût du saké en 1962. Il apparaît clairement à cette époque que les répétitions, les connivences, dans l'univers filmique d'Ozu, sont fondamentales. Mettant en scène indéfiniment les problèmes entre générations, dans des espaces toujours identiques (espaces sacro-saints de la société japonaise : la maison, l'entreprise, l'école, le bar, filmés sous des angles identiques), il joue cependant sur d'infimes variations qui opèrent à l'intérieur d'un film et aussi de film à film. À travers ce système se lit une conception précise du monde, étroitement liée à celles du temps et de l'espace du bouddhisme ainsi qu'à son éthique. Tous les personnages d'Ozu sont soumis à l'écoulement inexorable du temps, mais, comme les saisons qui reviennent cycliquement (voir ses titres de films), chaque personnage, chaque génération doit scander le temps à sa manière ; de là naît le pathétique inhérent aux événements précodés de la vie sociale, tel le mariage, thème obsédant chez Ozu. La « variation » sur ce thème est particulièrement bien menée dès Printemps tardif, où chaque personnage le conjugue au présent, au passé et au futur.

Cette présentation en coupe, sédimentaire pour ainsi dire, donne à lire l'Histoire, celle de l'évolution des mœurs et de l'américanisation ; mais elle permet aussi chez Ozu la résolution de l'histoire personnelle du héros ou de l'héroïne, à qui il ne reste qu'à tirer la « logique » du monde qui l'entoure, une logique qui, cependant, n'est jamais unique ni définitive : elle diffère à chaque film. Maître de la condensation et du déplacement, d'un même objet, d'un même personnage, d'un même thème, Ozu Yasujiro fait surgir d'inépuisables formes de récit.

— Josiane PINON

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Écrit par

  • : maîtrise de droit, université de Paris-I, licenciée de japonais, Institut national des langues et civilisations orientales

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • VOYAGE À TŌKYŌ, film de Yasujiro Ozu

    • Écrit par Michel CHION
    • 954 mots

    En 1953, Yasujiro Ozu (1903-1963) a déjà derrière lui une œuvre importante, muette et parlante ; il a créé un style et formé un univers caractéristique, mais il reste pratiquement inconnu hors de son pays. En Occident notamment, on connaît les films historiques d'Akira Kurosawa (1910-1998)...

  • CINÉMA (Aspects généraux) - Histoire

    • Écrit par Marc CERISUELO, Jean COLLET, Claude-Jean PHILIPPE
    • 21 694 mots
    • 41 médias
    Il a fallu attendre 1978 pour découvrir en France celui qui est avec Mizoguchi et Kurosawa le plus grand cinéaste japonais, Yasujiro Ozu, mort en 1963. Parmi ses cinquante-trois films, nous en connaissons moins d'une dizaine : Gosses de Tōkyō (1932), Voyage à Tōkyō (1953), Fin d'automne...
  • JAPON (Arts et culture) - Le cinéma

    • Écrit par Hubert NIOGRET
    • 5 429 mots
    • 2 médias
    ...non-sens », directement inspirées des modèles américains, apparaît le genre du shomin-geki, consacré à la vie et aux drames du petit peuple, dans lequel Ozu Yazujirō va se révéler très vite un maître majeur (J'ai été diplômé mais...[Daigakuwadetakeredo], 1929 ; Gosses de Tokyo [Umarete...

Voir aussi