GAUCHET MARCEL (1946- )

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La communauté impossible

Cette méthode dégage une position vis-à-vis des démocraties contemporaines en soulignant leur part méconnue : pour Marcel Gauchet, en effet, nos sociétés tendent à méconnaître précisément ce qui les rend possibles. Elles se montrent « oublieuses » des conditions qui assurent la pérennité de leur régime. Le débat sur les droits de l'homme apparaît de ce point de vue central, puisque ces derniers participeraient d'une « idéologie » contemporaine tendant à faire passer au second plan les contraintes de l'être-ensemble, tout comme l'histoire ancienne sur le fond de laquelle notre aventure se détache, ou encore le développement de l'État sans lequel l'indépendance des individus resterait abstraite. La Révolution des droits de l'homme (1989), examen des débuts préparatoires à la proclamation des droits de l'homme, montre ainsi comment la nécessité de trouver un nouveau principe de légitimation pour renverser définitivement la monarchie lance les révolutionnaires dans les contradictions d'un ordre politique fondé sur les droits de l'individu. Cette réflexion se poursuit avec La Révolution des pouvoirs : la souveraineté, le peuple et la représentation. 1789-1799 (1995), histoire de la vaine quête, dans l'histoire politique française, d'un tiers-pouvoir contrôlant la souveraineté populaire.

L'objet de la réflexion politique semble à la fois bien délimité et voué à rester insaisissable. Délimité quand il s'agit d'analyser quelles sont les formes du vivre-ensemble, mais insaisissable puisque ce qui rend possible le pouvoir collectif est toujours en train de nous échapper : le propre du politique est de constituer à la fois notre expérience la plus fondamentale et la plus méconnue, d'abord « refoulée » par l'expérience religieuse, avant de se voir « déniée » ensuite par l'esprit démocratique. En quoi ce déni consiste-t-il ? En ce que l'affirmation de l'autonomie de l'individu comme principe politique déploie aussi ses effets dans la vie sociale, du point de vue de la démocratie comme mode de vie (ce qui a pour effet l'émancipation matérielle, la rupture des solidarités de proximité et de l'appartenance obligée). L'autonomie ne vaut pas seulement comme coupure vis-à-vis d'un référent transcendant fondateur de l'autorité ou de l'ordre social et politique, elle a aussi une effectivité pour les individus, ce qui se traduit par l'affirmation toujours plus prégnante des droits individuels. Si la démocratie peut paraître se tourner « contre elle-même », c'est qu'elle donne à chacun l'illusion qu'il peut survivre par lui-même dans une société qui n'aurait pas besoin du sentiment d'appartenance politique ou d'un quelconque cadre d'action pour se gouverner.

Marcel Gauchet alterne les approches temporelles, entre la très longue durée de l'histoire de l'autonomie politique et l'analyse de l'ultracontemporain : la « politique des droits de l'homme », la laïcité. À propos de celle-ci, il montre, avec La Religion dans la démocratie (1998), que le retour apparent de la religion, à travers la contestation de la laïcité, prolonge le mouvement historique de sortie de la religion et témoigne d'une réorganisation des relations entre l'individu et le politique. Dans cette logique, la croyance n'est pas une affiliation mais est cultivée pour la subjectivation qu'elle produit. Marcel Gauchet conjugue ainsi les registres du travail historique et de la tâche d'interprétation philosophique. Le parcours, toujours en évolution, de l'auteur a valorisé dans un premier temps l'expérience démocratique avant de s'ouvrir à une interprétation globale de la condition politique et à l'observation des tensions potentielles de la dynamique démocratique et de l'appartenance politique (La Démocratie contre elle-même, 2002 ; L'Avènement de la démocratie, 2007-2010). Avec Marie-Claude Blais et Dominique Ottavi, il s’est également intéressé de près à la question de l’éducation et de la transmission (Condition de l’éducation, 2008 ; Pour une philosophie politique de l’éducation, 2013 ; Transmettre, apprendre, 2014).

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Écrit par :

  • : ancien élève de l'École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé de lettres, rédacteur en chef de la revue Esprit

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  • Laurent LEMIRE
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Dans le chapitre « Une revue dans un monde sans repères »  : […] Cette expérience, fondée avec le philosophe Marcel Gauchet en mai 1980 avait une vocation d’« atelier » et de lieu de discussion. En voulant mettre à la portée du public des analyses de fond et faire remonter depuis les laboratoires de sciences sociales des éléments utiles à la compréhension d’un monde en pleine mutation, cette publication bimestrielle avait l’ambition de confronter les points de […] Lire la suite

Pour citer l’article

Marc-Olivier PADIS, « GAUCHET MARCEL (1946- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/marcel-gauchet/