MALÉVITCH DANS LES COLLECTIONS DU STEDELIJK MUSEUM D'AMSTERDAM (exposition)

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« Nous devons méditer le fait que Malévitch a manqué de n'être qu'une trace mythologique dans l'histoire de l'art. » Comme le rappelle Jean-Claude Marcadé, spécialiste de son œuvre, dans le catalogue de cette exposition, sans d'heureux concours de circonstances et sans la clairvoyance de quelques acteurs du monde de l'art, l'œuvre de Kasimir Malévitch (1878-1935), maillon essentiel de l'histoire de l'art du xxe siècle, aurait tout aussi bien pu disparaître. Vingt-cinq ans après la rétrospective organisée au Musée national d'art moderne à Paris, en 1978, par Pontus Hulten, l'exposition du musée d'Art moderne de la Ville de Paris (30 janvier-27 avril 2003), sans prétendre bouleverser la lecture de cette œuvre, présentait au public français quelque soixante-dix peintures et œuvres graphiques choisies dans la collection du Stedelijk Museum d'Amsterdam. Celle-ci, augmentée d'un prêt à long terme de la fondation Khardjiev-Tchaga, constitue aujourd'hui le plus important ensemble d'œuvres de l'artiste russe au monde. L'exposition offrait l'occasion d'admirer cet ensemble, de voir des œuvres étonnamment sensibles et que la reproduction rend singulièrement moins compréhensibles, enfin de suivre le parcours du peintre et de s'interroger sur les rapports complexes existant parfois entre l'art et l'histoire.

En 1927, à Berlin, une exposition est consacrée à Malévitch. Les œuvres réunies y demeurent et sont confiées à l'architecte Hugo Häring, échappant ainsi au verrouillage progressif qui frappe l'art en Russie soviétique. On perd leur trace par la suite, jusqu'à ce que, miraculeusement sauvées des bombardements qui ont détruit la ville pendant la Seconde Guerre mondiale, elles réapparaissent en 1957, date à laquelle Willem Sandberg, alors directeur du Stedelijk Museum d'Amsterdam, en intègre l'essentiel à ses collections. L'histoire des œuvres rassemblées par Nikolaï Khardjiev n'est pas moins rocambolesque : alors qu'il était parvenu à les préserver durant la longue dictature communiste, il décide en 1993, craignant la dérive mafieuse de la société russe, de leur faire quitter clandestinement le pays. Elles font alors l'objet de manœuvres commerciales douteuses, auxquelles leur prêt à long terme au Stedelijk a permis de les soustraire.

Les peintures et dessins qui nous sont parvenus au terme de ces sauvetages successifs montrent un cheminement à la fois ininterrompu et procédant par sauts vers une abstraction totale – le suprématisme, dévoilé au public à Petrograd dès 1915. Des variations très nettes dans le style et la facture traduisent l'assimilation par Malévitch des leçons de courants modernes apparus successivement depuis la fin du xixe siècle : l'impressionnisme, le néo-impressionnisme, le symbolisme, le fauvisme, le cubisme et le futurisme. À chaque étape, la version qu'en donne l'artiste est profondément originale, à la fois par ses thèmes, puisés dans la vie quotidienne et dans la réalité sociale de son pays, et par l'intérêt qu'il manifeste pour les icônes et les formes traditionnelles de l'art populaire russe. Fort de cette influence, il pousse les recherches menées par certains peintres occidentaux dans le sens d'une plus grande simplification formelle et d'un chromatisme plus violent. En 1914, Malévitch invente l'alogisme dont Un Anglais à Moscou illustre les caractéristiques, dérivées en partie du collage cubiste : personnage, objets et lettres, sans lien apparent les uns avec les autres, et en dehors de tout rapport d'échelle, s'agglomèrent dans un univers qui a rompu avec la logique traditionnelle. Désormais, le sens est à chercher au-delà de ce qui est représenté. En 1915, la rupture est radicale et brutale, quoique préparée par ses expérimentations précédentes, qui montrent un éloignement progressif d'avec la représentation réaliste du monde. Les toiles de Malévitch se composent alors uniquement de formes géométriques simples et colorées flottant dans un espace blanc. Divers types d'œuvres suprématistes étaient présentés dans l'exposition, jusqu'au Blanc sur blanc (1918) où l'économie de moyens est poussée à l'extrême : seules les nuances de blanc et les variations de la touche permettent de distinguer une forme dans cette toile face à laquelle le spectateur effectue une expérience visuelle autant que spirituelle, voire mystique : celle du vide et de l'absolu.

Quoique marquées par une volonté de rupture avec le monde sensible, les œuvres de Malévitch sont indissociables de l'époque qui les a vu naître, soit les quelques années précédant et suivant la révolution d'Octobre, où les artistes rêvant d'autres mondes, d'autres formes de société, ont pu croire que ces utopies pourraient se réaliser. L'exposition s'achevait avec quelques dessins des années 1930, fragiles et tragiques, où l'artiste, contraint de revenir à la figuration, tentait de concilier les exigences du régime et ses conceptions artistiques.

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Guitemie MALDONADO, « MALÉVITCH DANS LES COLLECTIONS DU STEDELIJK MUSEUM D'AMSTERDAM (exposition) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/malevitch-dans-les-collections-du-stedelijk-museum-d-amsterdam/