TOLSTOÏ LÉON NIKOLAÏÉVITCH (1828-1910)

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Les grands romans (1863-1877)

Marié le 23 septembre 1862 avec Sophie Bers (Sofija Andreevna Bers, 1844-1919), fille d'un médecin militaire, Tolstoï s'installe à Iasnaïa Poliana où la vie de famille et les soins de son domaine l'absorbent, tout en lui laissant suffisamment de loisirs et de liberté d'esprit pour entreprendre une œuvre monumentale. L'amnistie qui, à l'avènement d'Alexandre II, a permis le retour de certains décembristes exilés en Sibérie, lui a suggéré l'idée d'un roman confrontant à travers l'un d'eux la Russie de 1856 à celle de 1825. Mais ce projet, qui a reçu en 1860 un commencement de réalisation, le ramène à l'époque des guerres contre Napoléon, qui ont provoqué l'élan national d'où est sortie la rébellion décembriste. Son imagination travaille sur cette période, qui est celle de la jeunesse de ses parents : il prendra ceux-ci pour modèles de deux personnages de son récit, Nicolas Rostov et Marie Bolkonski, dont les familles deviendront les deux foyers principaux d'un tableau de la vie domestique et mondaine de la haute société russe sous Alexandre Ier, tandis que la jeune sœur de Nicolas Rostov, Natacha, tour à tour courtisée par son cousin Boris Droubetskoï, demandée en mariage par le fier André Bolkonski, frère de la princesse Marie, séduite par l'insignifiant Anatole Kouraguine, et épousant en fin de compte le futur décembriste Pierre Bezoukhov, va fournir à l'œuvre son fil conducteur romanesque.

Cependant la conception de Guerre et Paix (Vojna i mir, 1863-1869) coïncide avec le cinquantenaire de la victoire contre Napoléon. D'abord simple toile de fond du roman, la « guerre patriotique » de 1812 en devient le véritable sujet, transformant l'œuvre en épopée et, dans sa dernière partie, en traité historique et historiosophique. En abordant le récit de la campagne de Russie, Tolstoï introduit dans l'action les personnages de Napoléon, d'Alexandre Ier, du maréchal Koutouzov, et conteste au nom de la « vérité » telle que la lui restitue son imagination de romancier les témoignages des contemporains et les interprétations des historiens. Pour lui, la Grande Armée, si elle est restée maîtresse du terrain à Borodino, y a cependant été frappée à mort : elle ne trouvera à Moscou, désertée par les habitants et par conséquent livrée à l'incendie, qu'un piège qu'elle devra fuir en toute hâte ; les paysans qui ont fait le désert devant elle vont la harceler dans sa fuite. L'inaction apparente de Koutouzov procède donc d'une intuition très sûre des réalités, tandis que Napoléon, comédien odieux et pitoyable, victime de son propre jeu, croit diriger les événements alors qu'il n'en est que l'instrument. Ainsi se trouve démonté le mythe du « grand homme » et la conception volontariste de l'histoire, à laquelle Tolstoï oppose un fatalisme vitaliste qui voit dans les instincts obscurs de la masse humaine le ressort ultime et impénétrable de l'histoire et qui attribue par conséquent au peuple, fidèle à ses instincts, et non à la noblesse, trop consciente pour être efficace, un rôle déterminant dans le processus historique et en particulier dans la victoire russe contre Napoléon.

Tolstoï s'est projeté, selon son habitude, dans deux personnages du roman : le prince André Bolkonski, homme d'action énergique et ambitieux qui, blessé à Austerlitz, lit dans le grand ciel bleu qui domine le champ de bataille la vanité de la gloire terrestre et la petitesse de son idole Napoléon, et le rêveur Pierre Bezoukhov, faible et tourmenté, qui, après avoir cherché dans la franc-maçonnerie une réponse à son inquiétude spirituelle, la trouvera auprès de son compagnon de captivité, le paysan Platon Karataïev, qui lui enseignera l'acceptation de la vie, l'amour d'autrui et la non-résistance au mal. Clé de voûte de l'existence historique de la nation, le peuple se trouve donc détenir aussi la vérité morale et spirituelle.

Sur la lancée de Guerre et Paix, achevé en 1869, Tolstoï songe d'abord à un nouveau roman historique tiré cette fois de l'époque de Pierre le Grand. Repris par ses préoccupations pédagogiques, il travaille pendant deux ans à la rédaction d'un Abécédaire (Azbuka, 1872) comprenant quatre livres de lecture où « deux générations d'écoliers russes [...] puiseraient leurs premières impressions poétiques ». Il revient à la création littéraire en 1873, sous le coup de la lecture d'un début de roman publié parmi les brouillons de Pouchkine. Le suicide d'une voisine lui fournit le s [...]

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  • : professeur à l'université de Paris-Sorbonne et à l'École normale supérieure

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Pour citer l’article

Michel AUCOUTURIER, « TOLSTOÏ LÉON NIKOLAÏÉVITCH - (1828-1910) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/leon-nikolaievitch-tolstoi/