TOLSTOÏ LÉON NIKOLAÏÉVITCH (1828-1910)

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L'œuvre de jeunesse (1856-1862)

En congé dès novembre 1855 (sa démission de l'armée ne sera acceptée qu'un an plus tard), Tolstoï peut revenir en Russie où la mort de Nicolas Ier et l'avènement d'Alexandre II font présager d'importantes réformes, notamment l'abolition du servage. Accueilli à bras ouverts à la rédaction du Contemporain, haut lieu du libéralisme occidentaliste, il laisse apparaître dans son œuvre la défiance que lui inspirent les idées qui y ont cours. La nouvelle Deux Hussards (Dva gusara, 1856) applique le « critère d'authenticité » à l'opposition de deux générations, en un sens favorable au passé. Bref récit autobiographique, Lucerne (Ljucern), écrit pendant un premier voyage en Europe occidentale (février-juillet 1857), dénonce avec un mélange d'orgueil aristocratique et d'égalitarisme démocratique l'égoïsme individualiste ainsi que la mesquinerie bourgeoise de l'Occident. Dans le débat qui, à la rédaction du Contemporain, oppose l'esthétique utilitaire des « hommes nouveaux », radicaux et révolutionnaires, aux critiques libéraux modérés de sa génération, Tolstoï prend le parti de ces derniers : la nouvelle Albert (Al'bert, 1858), qui a pour héros un musicien génial, pitoyable ivrogne en dehors de son art, illustre le discours de réception que Tolstoï prononce en 1859 devant la Société des amis de la littérature xrusse, où il plaide la cause d'un art affranchi des passions du moment. Cette attitude provoque en 1859 une rupture avec le Le Contemporain, dont la section critique est passée entre les mains des « hommes nouveaux ».

S'il prend ainsi ses distances vis-à-vis de l'intelligentsia progressiste, Tolstoï est loin de rester indifférent aux problèmes posés par l'abolition du servage. Dès 1856, il a proposé sans succès à ses serfs un plan d'affranchissement. De mai 1861 à avril 1862, il exerce dans un sens favorable aux paysans les fonctions de juge de paix chargé d'arbitrer les litiges surgis avec les anciens propriétaires à la suite de la réforme. Surtout, il se préoccupe de l'éducation des paysans : en 1859, il crée à Iasnaïa Poliana une école enfantine où, après un second voyage en Europe occidentale qu'il consacre en grande partie à une enquête sur l'enseignement primaire, il met au point une méthode et des principes d'éducation populaire pour la propagation desquels il fonde et dirige, de janvier 1862 à avril 1863, la revue pédagogique Iasnaïa Poliana (Jasnaja Poljana). Il s'y élève contre toute tentative d'imposer aux paysans une instruction étrangère à leur mode de vie et à leurs besoins matériels et spirituels, et soutient que c'est l'élite cultivée qui doit s'instruire auprès du peuple, et non l'inverse. Cette conception de l'éducation populaire sera attaquée comme « réactionnaire » par Tchernychevski dans Le Contemporain.

Les rapports entre paysans et gentilshommes occupent une place importante dans l'œuvre littéraire de ces années, où ils apparaissent sous un jour à la fois social et moral. D'une part, Tolstoï fait ressortir le fossé qui sépare l'univers du paysan et celui du propriétaire, et qui condamne à l'inefficacité les efforts les plus désintéressés du second : la générosité du seigneur se heurte, dans La Matinée d'un propriétaire (Utro pomeščika, 1856), à la défiance séculaire des serfs, tandis que dans Polikouchka (Polikuška, 1863) elle conduit tragiquement à sa perte celui qui en est le bénéficiaire. D'autre part, le mode de vie paysan représente, face à celui du gentilhomme, un principe d'authenticité : tel est le sens du récit Trois Morts (Tri Smerti, 1859), où la mort « païenne » du paysan, proche de la nature, ressemble davantage à la mort majestueuse d'un grand arbre qu'à la pitoyable mort « chrétienne » de la vieille dame noble. La dénonciation de l'artifice et des conventions qui régissent la vie des classes privilégiées est aussi le thème du récit Kholstomer (connu aussi sous son titre français, Le Cheval), écrit pour l'essentiel en 1862, où la société est vue et jugée du point de vue de la nature, dont un cheval est le porte-parole.

Tolstoï continue cependant à chercher dans la création littéraire un moyen de s'analyser en transposant une expérience vécue : il a entrepris, dès 1852, un Roman d'un propriétaire russe (Roman russkogo pomeščika) autobiographique, dont La Matinée d'un propriétaire est le résidu. Un projet avorté de mariage lui inspire en 1859 Le Bonheur familial (Semejnoe sčastie), récit qui peint avec beaucoup de justesse l'amour naissant d'une jeune fille p [...]

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  • : professeur à l'université de Paris-Sorbonne et à l'École normale supérieure

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Pour citer l’article

Michel AUCOUTURIER, « TOLSTOÏ LÉON NIKOLAÏÉVITCH - (1828-1910) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/leon-nikolaievitch-tolstoi/