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LE VOYEUR, Alain Robbe-Grillet Fiche de lecture

Salué dès sa parution, en 1955, par des articles demeurés fameux de Roland Barthes et de Maurice Blanchot, Le Voyeur fut plutôt froidement accueilli par la critique de l'époque qui alla jusqu'à voir dans ce texte sans héros et presque sans intrigue une manière d'aberration mentale. Il est vrai que l'entreprise littéraire qu'y poursuit Robbe-Grillet (1922-2008) et qu'il a inaugurée deux ans plus tôt en écrivant Les Gommes rompt radicalement avec la tradition humaniste que le roman a toujours plus ou moins promue. Il s'agit alors pour lui et quelques autres (dont Nathalie Sarraute, Michel Butor, Claude Simon, Robert Pinget) d'ouvrir la voie au « roman futur », au « nouveau roman » dira-t-on bientôt, soit un type de narration qui s'emploierait à destituer « les vieux mythes de la profondeur » sur lesquels se fonde le récit traditionnel. Son objectif, explique-t-il, est notamment d'en finir avec un mode de représentation, peu modifié depuis Balzac, où le réel est restitué à travers le point de vue de l'auteur ou du personnage, qui l'interprètent en fonction de leur sensibilité et de leurs états d'âme.

Ce qu'entreprend de créer Robbe-Grillet, c'est au contraire un espace littéraire absolument neutre et hyperréaliste, où les choses, échappant au déterminisme et à l'anthropomorphisme, n'ont d'autre signification que d'« être là », dans une présence au monde que l'auteur s'efforce de constater avec l'objectivité méticuleuse d'un géomètre ou d'un huissier. Cette primauté donnée aux choses et à leur description – une description qui n'a d'autre fin qu'elle-même et n'est plus partie constitutive de l'intrigue – sonne du coup le glas du personnage traditionnel et de sa « psychologie ». Les acteurs du récit ne font plus que poser voix et regard sur un monde dont ils ont cessé d'être les maîtres.

L'homme sans visage

C'est ainsi que de Mathias, la figure centrale du Voyeur, nous ne saurons presque rien : ni l'âge, ni le nom, ni les traits. C'est un voyageur de commerce venu passer la journée dans une île où, semble-t-il, il est né, afin d'y vendre des bracelets-montres. Si le personnage est à peine esquissé, l'univers où il pénètre fait l'objet d'analyses minutieuses, au travers d'un regard qui reste indéterminé : est-ce Mathias ou le narrateur qui est le « voyeur » ? Une cordelette roulée en huit, des mouettes, la marque d'un anneau sur le quai, un paquet de cigarettes à la surface de l'eau, autant de choses vues qui, telles quelles ou au gré de variations, réapparaîtront et, de par leur répétition même, donneront l'illusion d'avoir sinon un sens, tout au moins une fonction : « C'était un huit couché : deux cercles égaux, d'un peu moins de dix centimètres de diamètre, tangents par le côté. Au centre du huit, on voyait une excroissance rougeâtre qui semblait être le pivot, rongé par la rouille, d'un ancien piton de fer. »

L'histoire se résume aux déambulations et aux démarchages de Mathias qui s'est donné pour but de vendre toutes ses montres avant de reprendre, le soir, le bateau du retour. Il se cantonne d'abord aux maisons du port, puis, ayant loué une bicyclette, entreprend de quadriller l'île. Le récit le suit pas à pas, relatant ses excursions et ses haltes où se mêlent le réel et l'imaginaire. Toutefois, dans ce compte rendu jusqu'alors exhaustif survient un blanc : une heure dans l'emploi du temps de Mathias a été occultée. Qu'a-t-il fait après avoir pris le sentier de la falaise au lieu d'aller à la ferme des Marek ? Le récit n'en dira rien, mais ne peut désormais reprendre son cours normal. « Tout est raconté avant le trou, puis de nouveau après le trou et on essaie de rapprocher les deux bords[...]

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Écrit par

  • : agrégé de lettres modernes, ancien élève de l'École normale supérieure

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • LITTÉRATURE FRANÇAISE DU XXe SIÈCLE

    • Écrit par Dominique RABATÉ
    • 7 278 mots
    • 13 médias
    ...ses conventions. Alain Robbe-Grillet (1922-2008) choisit de détourner le roman policier et le mythe d’Œdipe dans Les Gommes (1953) ou d’écrire Le Voyeur (1955), autour d’une ellipse centrale, celle du crime même dont l’acte est systématiquement éludé. Refusant la profondeur psychologique et l’effet...
  • ROMAN - Le nouveau roman

    • Écrit par Pierre-Louis REY
    • 4 668 mots
    • 1 média
    ...offrir un exemple limite puisque les voix qui composent le texte sont entendues au travers d'une cloison. Sans aller aussi loin, les premiers romans de Robbe-Grillet reflétaient une incertitude sur la provenance ou l'interprétation des paroles : dans Le Voyeur (1955), les bribes de conversation...

Voir aussi