LA CRISE DE LA CULTURE, Hannah ArendtFiche de lecture

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La modernité en question

La préface s'ouvre sur une citation de René Char ‒ « Notre héritage n'est précédé d'aucun testament » ‒ qui éclaire son titre (« The gap between past and future ») et celui de tout le recueil comme, un peu plus loin, la célèbre formule de Tocqueville, « Le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres. » Le monde sur lequel Arendt va exercer sa pensée politique est donc celui d'héritiers sans testament parce qu'un fil a été rompu, celui de la tradition. C'est dans cette « brèche » que se débat l'homme moderne.

« La tradition et l'âge moderne » (1954) et « Le concept d'histoire » (1958) décrivent et analysent cette rupture, opérée notamment par la modernité philosophique. Avec Hegel, Marx, Kierkegaard, Nietzsche, se sont imposées des philosophies de l'histoire. Désormais, celle-ci n’est plus pensée, à la manière des Grecs, comme la recension objective des événements passés, mais comme un processus causal, affecté de surcroît d'une subjectivité qui lui assigne un sens et une finalité.

Les deux articles « Qu'est-ce que l'autorité ? » (1959) et « La crise de l'éducation » (1957), posent le problème de la transmission dans un monde sans ligne de force ni repères. Selon Arendt, l'autorité ne repose ni sur le pouvoir ni sur la persuasion, mais sur la référence à une transcendance fondant un ordre accepté de tous. L'effondrement de cette autorité sous la poussée égalitaire a des conséquences concrètes : les théories en vogue aux États-Unis, qui affirment la primauté de l'art d'enseigner sur la maîtrise de connaissances, et la nécessité de laisser à l'enfant la liberté de se former lui-même empêchent toute véritable éducation. Sans guide, séparé du monde des adultes, livré à lui-même ou à la tyrannie du groupe, l'enfant n'a d'autre alternative que le conformisme ou la délinquance.

Ce constat amène l'auteure à réfléchir à la notion de liberté (« Qu'est-ce que la liberté ? », 1960). Prenant une fois de plus le contrepied d'une certaine tradition philosophique qui a fait de la liberté un concept métaphysique, Arendt y voit avant tout une expérience, une action. La liberté ne signifie pas ici l'affranchissement des contraintes par la capacité à se dominer, théorie héritée des stoïciens, prolongée par le christianisme et transposée sur le plan politique dans la notion de souveraineté. Si, pour autant, elle ressortit fondamentalement au domaine de l'action politique, c'est en ce qu'elle réalise la capacité à inaugurer quelque chose, à créer du nouveau, et à le faire en relation avec autrui. L'exercice de cette liberté n'est donc nullement individuel et ne se réduit pas à « faire ce qu'on veut » ; il mobilise le courage de s'engager dans l'action publique, sans savoir à l'avance ce qu'il en adviendra.

Publié en 1960, « La crise de la culture » est le texte le plus « tocquevillien » du recueil. De l'auteur de De la démocratie en Amérique (1835-1840), Arendt reprend l'idée selon laquelle l'égalité ‒ de droit sinon de fait ‒ est le principe à la fois fondateur et moteur de la démocratie. Aux États-Unis, la montée inexorable de l'égalitarisme a substitué une société de masse à l'ancien peuple et ses communautés, et une culture de masse à la culture traditionnelle, élitiste. Celle-ci s'était toujours, d'une certaine manière, opposée à la société comme le monde des œuvres (éternel) s’opposait à celui des hommes (mortel). La culture faisait entrer l'œuvre dans l'espace public, mais ne se confondait pas avec lui. Désormais, elle est traitée comme un objet de pure consommation.

L'article suivant, « Vérité et politique » (1967), aborde la question des rapports complexes qui existent entre la vérité et la politique, toutes deux étant généralement tenues pour opposées. Il faut distinguer « vérité de raison », d’ordre scientifique, et « vérité de fait », cette dernière portant sur les faits, les événements. À la vérité de raison s'oppose l'erreur ; à la vérité de fait, l'opinion ou le mensonge. Mais l'opinion et la vérité de fait ressortissent au même domaine qui est celui, contingent et sujet à interprétation, des actions humaines. Il faut persister à les distinguer et à les hiérarchiser, tout en reconnaissant que [...]

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Pour citer l’article

Guy BELZANE, « LA CRISE DE LA CULTURE, Hannah Arendt - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/la-crise-de-la-culture/