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L'ASSOMMOIR, Émile Zola Fiche de lecture

La tragédie du peuple

L'Assommoir tient beaucoup de la tragédie : par son architecture signifiante, qui rappelle la fragilité du bonheur humain – ici ouvrier –, toujours plus ou moins coupable de démesure et menacé d'un châtiment suprême ; par le retour lancinant des signes du destin, comme l'inquiétante figure du croque-mort Bazouge, qui enterrera Gervaise ; par le huis clos d'un décor oppressant – le quartier, l'immeuble, ou encore le cabaret du père Colombe, « l'Assommoir », avec son alambic monstrueux, machine maudite et destructrice à l'image du puits du Voreux de Germinal ou de la locomotive de La Bête humaine. Mais l'« assommoir » c'est aussi l'alcool, ce poison qui détruit le peuple, et, au-delà, la misère d'un prolétariat urbain dont Gervaise est la figure emblématique : « Son rêve était de vivre dans une société honnête, parce que la mauvaise société, disait-elle, c'était comme un coup d'assommoir, ça vous cassait le crâne, ça vous aplatissait une femme en moins de rien. » Comme dans la tragédie, les personnages de L'Assommoir se débattent sans espoir contre la fatalité, qui prend ici la forme du déterminisme social, dont l'alcoolisme, transmis héréditairement, est la manifestation la plus spectaculaire.

Au reste, si le roman nous fascine encore tant aujourd'hui, c'est sans doute moins comme illustration des thèses pseudo-scientifiques de son auteur sur l'hérédité sociale, ou encore comme fresque naturaliste du monde ouvrier au xixe siècle, que par le génie du style qui s'y révèle. Car Zola ne s'est pas contenté de montrer sans concessions le peuple tel qu'il est : il a su, notamment par un usage savant du style indirect libre, nous restituer sa langue, nous faire entendre sa voix, non certes directement et sans ambages, mais, comme il le dit lui-même, « coulée dans un moule très travaillé » : « Ah ! nom de Dieu ! oui, on s'en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n'est-ce pas ? et si l'on ne se paie qu'un gueuleton par-ci par-là, on serait joliment godiche de ne pas s'en fourrer jusqu'aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres. »

On ne s'étonnera donc pas qu'un des plus ardents défenseurs du livre à sa parution ait été un écrivain fort éloigné du naturalisme, Stéphane Mallarmé : « Voilà une bien grande œuvre ; et digne d'une époque où la vérité devient la forme populaire de la beauté ! Ceux qui vous accusent de n'avoir pas écrit pour le peuple se trompent dans un sens, autant que ceux qui regrettent un idéal ancien ; vous en avez trouvé un qui est moderne, c'est tout » (lettre de février 1877).

— Guy BELZANE

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Écrit par

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Média

<it>Émile Zola</it>, É. Manet

Émile Zola, É. Manet

Autres références

  • ARGOT

    • Écrit par Pierre GUIRAUD
    • 4 088 mots
    Le chef-d'œuvre de cette littérature populiste est L'Assommoir de Zola (1876) ; avec ce dernier, le bas-langage – on dit désormais l'argot des ouvriers, des faubourgs – accède à la dignité de moyen d'expression littéraire, l'œuvre étant, selon l'auteur lui-même, un « travail philologique...
  • ZOLA ÉMILE

    • Écrit par Henri MITTERAND
    • 3 070 mots
    • 2 médias
    ...Curée (1871), Le Ventre de Paris (1873), La Conquête de Plassans (1874), La Faute de l'abbé Mouret (1875), Son Excellence Eugène Rougon (1876), L'Assommoir (1877). Les audaces de ce dernier roman lui apportent le succès et le scandale. Sa stature de leader d'une nouvelle école romanesque...

Voir aussi