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JUVÉNAL (65 env.-env. 128)

Une œuvre ? Un style ?

À quoi tient donc cette réputation de militant et de « vengeur » qui a fait le renom de Juvénal, depuis le Moyen Âge jusqu'à Victor Hugo, en passant par Boileau, Mathurin Régnier, La Fontaine, Dryden, Samuel Johnson, Pope, Diderot et Byron ? Simplement, selon nous, à une confusion touchant la manière dont Juvénal s'entend à mettre en valeur sa vertu rhétorique. Il est évident que ses attaques sentent trop souvent une pratique d'école faite de procédés, de recettes, de prescriptions formelles ; une perpétuelle recherche de l'effet et de l'outrance ; bref, une exaltation de commande, plus apte à nourrir les « fausses passions » qu'à ordonner les vrais élans du cœur. Cela dit, il n'en est pas moins certain que le poète transcende sa formation d'orateur par des qualités toutes personnelles de souffle et de verve, par la force d'un entraînement verbal, sans le secours duquel certaines satires ne seraient que des juxtapositions insuffisamment équilibrées de thèmes rebattus et de procédés littéraires. C'est la même puissance des mots et des rythmes qui sauva nombre de poèmes de Hugo, à qui l'on pense inévitablement quand on lit Juvénal. Songeons aux Châtiments, aux références de leur auteur dans Les Quatre Vents de l'esprit, la Préface de Cromwell et William Shakespeare... Quels que soient les défauts de l'œuvre, on admire cette maîtrise qui plie à son service les règles d'un art affaissé et qui lui confère, même contre la sincérité, la valeur toute-puissante d'une persuasion poétique. Au bout du compte, et autant qu'il nous est permis d'en juger, il se peut que Juvénal n'ait été ni un philosophe ni un lutteur politique ; qu'il ne faille tirer de son œuvre aucune doctrine d'ensemble, sans aller jusqu'à déclarer avec Nisard que, sans conviction réelle, « il ait pris son parti volontiers d'une société qu'il méprisait en secret, aigre et amer dans la forme, mais insouciant dans le fond » ; qu'à l'exemple de Tacite et de Martial il ait seulement goûté une sorte de « délectation morose » à déceler les vices et à fulminer contre les mœurs du temps, au nom de la vertu des ancêtres et d'un passé plus ou moins mythique. Mais, en tout état de cause, on a affaire à un moraliste « dans l'âme », riche d'observations et de pensées sur le chapitre de l'humaine condition – les premiers écrivains chrétiens et ceux du Moyen Âge l'ont justement souligné –, à un digne citoyen pénétré de fierté nationale, du sentiment de l'honneur aussi, notamment dans l'exercice de l'art littéraire, contre les formes décadentes et les clichés de commande. Au reste, s'il s'impose à nous, c'est par la qualité d'un réalisme issu de la meilleure veine latine, mis en valeur par une langue de belle qualité et par un style, à la lettre, percutant. C'est à ce titre qu'il fait figure de maître. On peut noter, aux débuts de la littérature chrétienne, son influence dans l'humeur violente de Tertullien, champion intransigeant de la nouvelle foi contre le paganisme ; et cette autorité ne fera que s'affirmer, par la suite, dans le discours latin, prose et poésie, au temps de la Renaissance constantino-théodosienne.

— Barthélemy A. TALADOIRE

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Écrit par

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • LATINES (LANGUE ET LITTÉRATURE) - La littérature

    • Écrit par Pierre GRIMAL
    • 8 569 mots
    • 2 médias
    ...versifiée, de la vie mondaine. Mais ici l'épigramme s'arme d'une pointe, et l'on retrouve des accents entendus chez Catulle – il y a bien longtemps ! Quant à Juvénal, qui écrit sous Trajan, il dénonce dans ses Satires la tyrannie de Domitien, et traite en hexamètres les lieux communs de la rhétorique....
  • SATIRE

    • Écrit par Roger ZUBER
    • 2 692 mots
    • 1 média
    Depuis Juvénal, les poètes satiriques sont les zélateurs d'une Muse qui n'existait pas avant eux : l'Indignation (Hugo, Introduction des Châtiments). La satire littéraire se nourrit donc de l'humeur de l'écrivain. Malheureusement, l'humeur n'a jamais été un principe de continuité,...

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