IMAMURA SHŌHEI (1926-2006)

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Révélé au monde par sa première palme d'or cannoise en 1983, La Ballade de Narayama (Narayama Bushi-Kō), Imamura Shōhei, cinéaste du désir et de l'entomologie cinématographique, est, avec Oshima Nagisa et Yoshida Kiju, l'un des réalisateurs majeurs de la Nouvelle Vague japonaise issue des grands studios à la fin des années 1950. Bien avant cette consécration internationale, il s'était fait remarquer des critiques, à une époque où le cinéma japonais se réduisait à la trinité Mizoguchi-Ozu-Kurosawa. Un film comme Cochons et cuirassés (Buta to Gunkan, 1960), sorti en version française sous le titre Filles et gangsters, avait vivement impressionné les critiques, par son énergie, son style baroque et « impur ». Par la suite, La vengeance est à moi (Fukushu suru wa ware ni ari, 1979), et Pourquoi pas ? (Eijanaika, 1981, premier de ses films présenté à Cannes) allaient l'imposer comme un cinéaste de premier plan.

Imamura Shōhei est né le 15 septembre 1926 à Tōkyō. Son père est médecin, ce dont il se souviendra lors du tournage de Dr Akagí (Kanzo Sensei, 1998, adapté d'une œuvre d'Ango Sakaguchi). Son adolescence est marquée par des difficultés de survie dans un Japon ravagé par la défaite, ce qui affectera nombre de ses films contemporains, notamment les tout premiers (Désir inassouvi [Hateshinaki Yokubo, 1958], et Cochons et cuirassés, entre autres). Après des études de lettres à l'université de Waseda, où il écrit et monte des pièces de théâtre, il fait un peu tous les métiers, jusqu'en 1951, où il entre à la compagnie de production Shōchiku. Il y est assistant d'Ozu (duquel il ne retiendra rien, sinon un apprentissage technique), mais aussi de Kobayashi Masaki, et surtout du méconnu Kawashima Yuzo, qu'il a toujours revendiqué comme son vrai maître. Passé à la Nikkatsu en 1954, il y écrit des scénarios, notamment pour Kawashima, et y poursuit son travail d'assistant.

Dans ses premiers films, Désir volé (Nusumareta yokubo, 1958) et Désir inassouvi (Hateshinaki yokujo, ibid.), ou Le Grand Frère (Nianchan, 1959), Imamura crée un univers baroque et expressionniste, avec la complicité de l'opérateur Himeda Shinsaku, avec qui il travaillera très longtemps. Il impose surtout la vision, nouvelle à l'époque, d'une femme volontaire, soumise non plus à la société mais à ses propres désirs. La Femme insecte (Nippon Konchūki, littéralement « Chroniques entomologiques du Japon », 1963), et Le Pornographe (Jinruigaku nyumon, litt. « Introduction à l'anthropologie », 1966) marquent les étapes fascinantes d'une plongée surréelle, et parfois onirique, dans l'univers secret de femmes « ordinaires » et de leurs rapports ambigus avec les hommes, fussent-ils des violeurs (Désirs impurs [Akai Satsui, 1964]).On surnomme alors Imamura « l'entomologiste du cinéma japonais », en raison de sa façon d'observer ses personnages un peu comme des insectes humains.

À cause de son attitude anticonventionnelle, Imamura, en désaccord avec la Nikkatsu, finit par créer sa propre compagnie, Imamura Prod., en 1965. Il réalise un documentaire inhabituel sur un sujet très en vogue à l'époque, L'Évaporation de l'homme (Ningen johatsu, 1967), où il se met en scène dans le rôle de l'enquêteur, et un film très ambitieux, où il revient aux origines mythiques du Japon « naturel », Profonds Désirs des dieux (Kamigami no fukaki yokubo, 1968), qui connaît un mémorable échec public, le forçant à rompre ses derniers liens avec la Nikkatsu. Il se tourne alors vers la télévision, s'intéressant aux aspects les moins reluisants de la guerre impériale dans plusieurs films, dont le plus connu reste Ces dames qui vont au loin (Karayuki-San, 1973), sur les « femmes de réconfort » pendant la guerre. Il revient au cinéma documentaire avec Histoire du Japon d'après guerre racontée par une hôtesse de bar (Nippon sengoshi - Madamu Onboro no seikatsu, 1970), une pièce maîtresse de sa vision de la « contre-Histoire », avant Pourquoi pas ? (Eijanaika, 1981), sur la fin de l'ère Edo et le début de l'ère Meiji vus par le bas peuple. Mais c'est La vengeance est à moi (Fukushū suru wa ware ni ari, 1979), puissante réflexion sur la criminalité, qui le remet en selle, avant le coup d'éclat cannois de La Ballade de Narayama (1983), où il adopte de façon hyperréaliste le roman de Fukazawa Shichiro, déjà porté à l'écran en 1958 par Kinoshita Keisuke.

À travers des sujets et des styles parfois divergents, mais en les intégrant toujours à son univers anticonformiste, Imamura signe encore quelques films, souvent coproduits par la France, dont Pluie noire (Kuroi Ame, 1989, d'après Ibuse Masuji, sur les séquelles d'Hiroshima), L'Anguille (Unagi, 1996), autre « film criminel » qui lui vaudra sa seconde palme d'or a Cannes, Dr Akagi, et le très jubilatoire De l'eau tiède sous un pont rouge (Akai hashi no shita no nurui mizu, 2001). Il réalisera encore le dernier épisode, superbe, du très inégal film collectif 11 minutes, 9 secondes, une image : September 11 (2002). L'âge et la maladie auront finalement raison du cinéaste hors norme, qui déclarait en 1983 : « Pour moi, le Japon actuel n'est qu'une illusion. Le vrai Japon, c'est celui de Narayama ! »

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Max TESSIER, « IMAMURA SHŌHEI (1926-2006) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/imamura/