IBN ḤAZM (994-1064)

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Le savant ẓāhirite

Suivant Ibn Ḥazm, le langage est fait pour la communication et son but est l'intercompréhension (tafāhum). Il doit être clair, ne pas se construire sur des sous-entendus (taqdīr) et ne pas être énigmatique. Cela est encore plus vrai pour la Parole de Dieu qui, d'après le Coran lui-même, a été révélée en un « arabe clair ». Il faut donc comprendre les textes du Livre et ceux du ḥadīṯ (tradition du Prophète) dans leur sens apparent (ẓāhir), c'est-à-dire le sens dont la connaissance de la langue peut déterminer l'exactitude et la cohérence. Dans le droit (fiqh), Ibn Ḥazm s'est donc rattaché à l'école ẓāhirite, qui n'admet comme fondement des règles que des textes (Coran et ḥadīṯ) interprétés en vertu des lois objectives de la grammaire et des significations objectives du lexique. Il rejette et le commentaire figuré et le raisonnement analogique (qiyās) qui sont les œuvres humaines sans valeur en soi et de plus exposées aux passions partisanes cachées sous des mises en scène prétendues rationnelles. Il rejette aussi l'istiḥsān, que les hanéfites, en particulier, avaient admis comme principe de législation. L'istiḥsān consiste à juger conforme à la volonté divine toute disposition légale qui est bonne en soi ou dont les effets sont bénéfiques. Ibn Ḥazm dénonçait l'arbitraire qu'introduirait l'application d'un tel principe.

Le qiyās, dont l'imām al-Šhāfi‘ī a fait la théorie, est de deux sortes. L'une, qui manque totalement de rigueur, consiste à étendre une règle de droit énoncée textuellement à propos d'un cas donné à tous les cas semblables. La seconde consiste à chercher la motivation (ou cause : ‘illa) d'une règle particulière énoncée dans un texte coranique ou prophétique. Cette recherche de la ‘illa s'appelle ta‘līl ; elle aboutit à dégager un principe général dont on peut déduire les applications à d'autres cas particuliers qui ne font l'objet d'aucun texte. Ibn Ḥazm critique le premier genre de qiyās en montrant le vague de la notion de ressemblance, et le second en affirmant que Dieu commande ce qu'il veut en dehors de toute motivation. En outre, la thèse de Šhāfi‘ī suppose qu'il y a des textes qui n'ont qu'une signification particulière et une portée limitée. Or Ibn Ḥazm pense, au contraire, que tout texte a un sens général et qu'il faut le prendre, de prime abord, avec toutes les significations que la grammaire et la lexicographie permettent de lui reconnaître. « Dans le Coran, dit-il, tout est principe (aṣl). » Un texte ne peut être particularisé que s'il existe un indice (dalīl) qui y autorise. il n'y a donc pas lieu de rechercher le principe général qui commanderait le texte particulier, puisque de tels textes n'existent pas.

L'objectivité du langage est fondée sur l'institution divine (tawqīf) : « Et Dieu enseigna à Adam tous les noms » (sourate II, 31). La logique n'est plus qu'une mise en œuvre des lois grammaticales et lexicographiques. La connaissance part forcément de données : les perceptions sensibles et les textes révélés ; tout cela vient de Dieu. La raison est la faculté qui a reçu les principes du discernement (tamyīz) et les règles de son usage. Ibn Ḥazm, dans le Kitāb al-taqrīb (Propédeutique à la logique) a fait une place à la nomenclature logique d'Aristote, mais il en réduit la portée au point d'en faire seulement un procédé de classification pour mettre de l'ordre et de la distinction (bayān) dans les choses, leurs représentations et leur expression orale ou écrite. Aussi l'accusait-on de n'avoir pas compris lea appliqué cette méthode au droit comme il l'a exposé dans son Kitāb al-iḥkām fī uṣūl al-aḥkām (Livre sur les fondements des problèmes juridiques) et l'a étendue jusqu'à la théologie, généralisant ainsi son ẓāhirisme à tous les domaines.

Dans le Fiṣal, il a critiqué toutes les idées qui ne convenaient pas à son système ẓāhirite : les religions de la Perse, le judaïsme, le christianisme, et, à l'intérieur de l'islam toutes les sectes qu'il réprouvait, en particulier les mu‘tazilites, les ash‘arites et les mystiques. En théologie, en effet, il renvoie dos à dos mu‘tazilites et ash‘arites, les premiers parce qu'ils soulèvent des problèmes, inspirés par une curiosité indue de la raison humaine ; les seconds, parce qu'en réagissant contre les premiers ils restent prisonniers de leur problématique. Sur la question des attributs, Ibn Ḥazm s'oppose aux mu‘tazilites, qui, dans leur ensemble, réduisaient ceux-ci à l'essence de Dieu : par exem [...]

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  • : membre de l'Institut, professeur émérite à l'université de Paris-IV-Sorbonne

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Pour citer l’article

Roger ARNALDEZ, « IBN ḤAZM (994-1064) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ibn-hazm/