GAUCHE SOCIALISTE EN FRANCE DEPUIS 1945

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François Hollande et le « socialisme de l’offre »

Au cours de sa campagne, François Hollande a alterné propositions marquées à gauche pour neutraliser son rival, l’ancien socialiste Jean-Luc Mélenchon, et signaux de réalisme économique envoyés aux « marchés » et à l’électorat modéré – l’un des enjeux du scrutin étant de séduire les 18,57 p. 100 d’électeurs qui avaient voté François Bayrou en 2007. Dans son discours du Bourget de janvier 2012, le candidat nomme son adversaire – « la finance » –, propose de taxer à 75 p. 100 les revenus annuels supérieurs à un million d’euros et critique l’Europe libérale. Mais il se veut aussi un candidat réaliste soucieux de désendettement et de lutte contre les déficits (son objectif : réduire dès 2013 le déficit à 3 p. 100 du PIB). Interviewé en février par The Guardian, François Hollande répond au journaliste britannique qui s’inquiète de l’arrivée de la gauche au pouvoir en France : « Aujourd’hui, il n’y a pas de communistes en France. La gauche a gouverné pendant 15 ans, pendant lesquels elle a libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance et à la privatisation. Il n’y a pas de crainte à avoir. » Sa stratégie électorale attrape-tout évite les positions trop tranchées, ménage les différentes clientèles électorales du PS et lui permet de ne pas prendre d’engagements trop fermes dans un contexte économique très difficile. Anticipant de faibles marges de manœuvre, le candidat socialiste ne multiplie pas les promesses.

Sur le papier, 2012 est une année historique pour le PS. Sa position institutionnelle n’a jamais été aussi forte au cours de son histoire. L’ensemble des pouvoirs sont entre ses mains. La majorité absolue à l’Assemblée nationale (le groupe socialiste compte 295 députés sur 577) le dispense de l’appui de ses alliés. Pour la première fois de l’histoire politique française, il préside le Sénat, traditionnellement dominé par la droite. Il domine les pouvoirs locaux, ses maires siègent à la tête de la plupart des grandes villes (Paris, Lyon, Lille, Nantes, Rennes, Reims, Strasbourg, Toulouse…), 21 des 22 régions et plus de la moitié des 101 départements sont dirigés par des socialistes.

Mais cette situation inédite est de courte durée. La politique économique et sociale de François Hollande suscite une profonde déception dans l’électorat de gauche qui se démobilise et systématiquement, entre 2012 et 2017, sanctionne le PS lors de toutes les élections intermédiaires et aux législatives partielles. Poursuite des politiques d’austérité, soutien à « l’offre » et à la compétitivité des entreprises (sans précédent même sous les gouvernements de droite), la nouvelle politique socialiste ne produit pas les résultats escomptés (le chômage ne se stabilise qu’à la fin du quinquennat) et aggrave les inégalités sociales. Sous la Ve République, l’exercice du pouvoir a toujours été une épreuve pour le PS mais, jusqu’à 2012, ses expériences de gouvernement avaient toujours été marquées par quelques mesures emblématiques : nationalisations, augmentation des salaires, abolition de la peine de mort, 35 heures… Cette fois, aucune grande réforme économique de « gauche » ne marque les premiers mois de la mandature. Certes, la fiscalité du capital est alourdie dans les premières semaines du quinquennat. Mais, hormis quelques mesures symboliques et ponctuelles (revalorisation du salaire minimum, blocage temporaire du prix de l’essence, hausse de l’allocation de rentrée scolaire), les socialistes n’apportent aucun soutien à la demande ni à la consommation. Même l’augmentation du nombre d’enseignants (60 000 sur le quinquennat) est compensée par des réductions de postes dans d’autres branches de la fonction publique.

Lors de sa conférence de presse du 13 novembre 2012, François Hollande plaide explicitement pour un « socialisme de l’offre », registre rhétorique jusque-là impensable dans la bouche d’un dirigeant socialiste. Accueillie très favorablement par le patronat, la politique économique des gouvernements du quinquennat de François Hollande (successivement dirigés par Jean-Marc Ayrault, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve) est fondée sur une baisse considérable du coût du travail, censée favoriser l’emploi et l’investissement. Même s’il recélait plusieurs ambiguïtés, le programme de 2012 est largement oublié, les mesures les plus à gauche tombant aux oubliettes : réforme fiscale abandonnée, imposition à 75 p. 100 des plus hautes tranches de revenus oubliée, loi de séparation des activités bancaires particulièrement timide de l’aveu même des milieux financiers... Cette fois-ci, le tournant « réaliste » est quasi immédiat et la politique socialiste s’inscrit dans la continuité des politiques d’austérité budgétaire menées par la droite. En janvier 2014, le porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll, revendique le caractère de « nécessité » dont relève la politique du gouvernement : « La politique de l’offre n’est ni de droite ni de gauche, elle est nécessaire. » Phrase qui rappelle les propos de Tony Blair devant les députés français, en 1998 : « La gestion de l’économie n’est ni de gauche ni de droite : elle est bonne ou mauvaise. » Soi-disant « sociale-démocrate », la politique du gouvernement socialiste, avec ses baisses de charges massives non ciblées et sans contrepartie pour les entreprises, est bien plus nettement sociale-libérale voire, en fin de mandat, franchement libérale (flexibilisation du marché du travail).

À l’origine de ce tournant de l’offre (préparé avec des économistes comme Philippe Aghion dès juin 2012), le rôle du futur président de la République Emmanuel Macron est net. D’abord conseiller de François Hollande, puis secrétaire général adjoint de l’Élysée, et enfin ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique à partir d’août 2014, ce brillant énarque a été membre du PS pendant deux ans et a toujours plaidé pour un socialisme social-libéral. D’une manière plus générale, le quinquennat de François Hollande est marqué par le poids de la technostructure et l’influence des diplômés de l’ENA (École nationale d’administration), très attachés à l’orthodoxie économique. Le PS a d’autant plus besoin de la haute fonction publique qu’il ne s’est pas réellement préparé à l’exercice du pouvoir et ne dispose pas de son propre réseau de hauts fonctionnaires. Enfin, François Hollande, qui a fait campagne en 2012 sur la réorientation de la politique européenne, ne tente pas même d’infléchir le rapport de force avec l’Allemagne, cherchant avant tout à donner des gages de « sérieux budgétaire » pour obtenir la bienveillance de la Commission européenne. Cette politique divise profondément les socialistes et une fronde inédite secoue la majorité parlementaire. Une trentaine de députés « fr [...]

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François Hollande devant la photo de François Mitterrand, 2006

François Hollande devant la photo de François Mitterrand, 2006
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Guy Mollet, 1947

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Guy Mollet, 1968

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François Mitterrand, le 21 mai 1981

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  • : professeur de science politique à l'université de Lille

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Rémi LEFEBVRE, « GAUCHE SOCIALISTE EN FRANCE DEPUIS 1945 », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gauche-socialiste-en-france-depuis-1945/