GAUCHE SOCIALISTE EN FRANCE DEPUIS 1945

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La préparation de la conquête du pouvoir (1971-1981)

N’ayant pas été en mesure de se présenter en 1969, François Mitterrand comprend l’importance cruciale de la maîtrise des partis politiques. Sa prise de pouvoir au Parti socialiste est la première étape de la présidentialisation de l’organisation. Lors du congrès d’Épinay de 1971, François Mitterrand est désigné de justesse premier secrétaire, avec l’appui d’une partie de l’aile sociale-démocrate de l’ancienne SFIO (les fédérations du Nord de Pierre Mauroy et des Bouches-du-Rhône de Gaston Defferre) et de son aile marxiste (le CERES de Jean-Pierre Chevènement). Le PS adopte alors une réforme statutaire qui le structure durablement : il abandonne le scrutin majoritaire au profit de la représentation proportionnelle pour la répartition des postes de direction à tous les échelons du parti. L’histoire des congrès socialistes prend à partir de cette date la forme d’alliances au sommet, négociées entre les leaders des principaux courants. La démocratie interne est dominée par le jeu des sensibilités, qui correspondent alors à de puissantes divergences idéologiques. Chaque courant, y compris le courant central mitterrandiste, s’efforce de justifier son existence en fonction de ses orientations idéologiques, stratégiques et programmatiques. Pour ce faire, les frontières symboliques entre courants s’appuient sur les cultures politiques du parti et du milieu socialistes (dans les syndicats, les associations laïques, les associations d’éducation populaire…). Jusqu’en 1981, le PS se structure en une gauche et une droite sur lesquelles le premier secrétaire s’appuie alternativement, ce qui lui permet d’apparaître comme un homme de synthèse.

L’existence de courants contribue à une forte émulation idéologique et favorise le regroupement de sensibilités jusqu’alors dispersées (néomarxiste, autogestionnaire, réformatrice, chrétienne…). Les années 1970 voient un profond renouveau du socialisme français qui se produit en deux temps. En mai 1969, le parti a changé de nom (la SFIO est devenue Parti socialiste) et de leader (Guy Mollet a été remplacé par Alain Savary). Mais il s’agissait encore d’un replâtrage. Au congrès d’Épinay de juin 1971, de nombreux clubs, extérieurs au PS, le rejoignent et une nouvelle impulsion est donnée au parti. François Mitterrand, qui n’est pas socialiste de tradition (il vient du centre droit et a été plusieurs fois ministre sous la IVe République), dote le parti d’une nouvelle stratégie : pour remporter l’élection phare du jeu politique, l’élection présidentielle, il faut selon lui réaliser l’union de la gauche. Cette tension vers l’union impose une nouvelle ligne politique, marquée à gauche. Alors que le PS affirme la nécessité de la rupture avec le capitalisme, le reste de la social-démocratie européenne suit un chemin idéologique inverse.

Le nouveau premier secrétaire entreprend par ailleurs de rénover en profondeur l’appareil sclérosé du parti. Les effectifs militants sont renouvelés, le parti s’ouvre à la « société civile » et tente d’attirer à lui les nouvelles classes moyennes salariées qui deviennent le centre de gravité de la société française à partir des années 1970. En 1974, une fraction du PSU (Parti socialiste unifié) rejoint avec Michel Rocard le nouveau Parti socialiste. De nouvelles orientations s’affirment dès la rédaction du programme « Changer la vie » de 1972. Le PS construit une synthèse idéologique nouvelle, entre dirigisme économique marxiste (nationalisations et planification) et revendications des nouveaux mouvements sociaux (droits des femmes, montée de la démocratie locale, cadre de vie, rénovation urbaine). Aux municipales de 1977, le succès du Parti socialiste est éclatant. Une nouvelle génération d’élus socialistes accède aux responsabilités, remplaçant la génération des « notables » qui avaient jusque-là conservé leur pouvoir grâce aux alliances de type « troisième force ».

La gauche des années 1970 est en effet marquée par un renversement des alliances. En juin 1972, PS, PCF et Mouvement des radicaux de gauche (MRG) signent un programme commun de gouvernement, maximaliste en matière économique. L’union de la gauche des années 1970 n’a plus rien de commun avec le mythe de la réunification des partis ouvriers. C’est une alliance réaliste et pragmatique. Les socialistes tirent le meilleur parti de cette alliance (rétrospectivement, François Mitterrand a été présenté comme « le fossoyeur » du PCF). L’alliance a un double avantage pour les socialistes : elle restaure l’ancrage à gauche du PS, que les années d’alliance avec la droite (surtout sur le plan local) avaient effacé ; dans un système électoral à deux tours, elle favorise l’allié le plus modéré (c’est-à-dire le PS).

On prête souvent a posteriori à François Mitterrand une compréhension précoce de la « logique » de l’élection présidentielle. Mais le leader socialiste contribue de fait à en détourner le sens. Il conçoit l’élection présidentielle comme un levier pour le rassemblement de la gauche et un moyen pour politiser la société française. La définition gaullienne de l’élection présidentielle est en quelque sorte subvertie, dans la mesure où elle est transformée en une mobilisation arbitrée par les partis. La gauche parvient à imposer une compétition démocratique fondée sur la défense d’un programme susceptible de façonner et de superposer majorité présidentielle et majorité parlementaire (ce qui s’éloigne du projet initial du général de Gaulle). Le ralliement de la gauche à l’élection présidentielle est le résultat de considérations tactiques : elle permet au PCF de se réinsérer dans le jeu politique et au PS (et à François Mitterrand) d’imposer une reconstitution de la gauche autour de lui.

En 1974, la gauche présente ainsi un candidat unique à l’élection présidentielle, François Mitterrand, qui échoue de peu face à Valéry Giscard d’Estaing, élu avec moins de 51 p. 100 des voix au second tour (50,8 p. 100). Le PCF prend rapidement la mesure de l’avantage que le PS, son vieux rival, tire de l’union de la gauche. Il cherche à obtenir une réactualisation du programme commun, afin qu’il soit encore plus marqué à gauche. Les discussions n’aboutissent pas et le programme commun est rompu. Le PCF cherche à éviter d’être satellisé par le PS qui continue cependant sa progression. En 1978, alors que les sondages annonçaient une « cohabitation » entre le président Valéry Giscard d’Estaing et la gauche, celle-ci échoue de peu aux législatives. Cependant, pour la première fois depuis 1945, le PS prend le dessus sur le PCF sur le plan électoral. Après cette courte défaite, Mitterrand déclare : « Nous sommes politiquement minoritaires mais sociologiquement majoritaires. » C’est une manière de prendre date pour la présidentielle de 1981 (l’évolution de la société française et sa « moyennisation » sont [...]

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François Hollande devant la photo de François Mitterrand, 2006

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Guy Mollet, 1947

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Guy Mollet, 1968

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François Mitterrand, le 21 mai 1981

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Écrit par :

  • : professeur de science politique à l'université de Lille

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Rémi LEFEBVRE, « GAUCHE SOCIALISTE EN FRANCE DEPUIS 1945 », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gauche-socialiste-en-france-depuis-1945/