DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE (É. de La Boétie) Fiche de lecture
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Le pouvoir, ennemi de l'homme
La Boétie est sans doute le premier à avancer l'idée que les relations sociales ne doivent, en aucune façon, entraver l'indépendance des individus, qui en sont les protagonistes. S'il annonce le célèbre propos de Rousseau, « L'homme est né libre et partout il est dans les fers », il outrepasse le constat désabusé auquel s'arrêtera le philosophe des Lumières. S'interrogeant sur cette aberration qui conduit un être, né pour tirer davantage parti de la liberté dont les animaux jouissent naturellement, à se soumettre au joug du pouvoir, au point de mener une existence de bête de somme, il découvre la raison de l'infortune qui affecte l'humanité depuis des siècles : « C'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge. »
À la différence de Machiavel, dont le minutieux examen des mécanismes du pouvoir, notamment dans son ouvrage Le Prince (1513), a servi tout aussi bien le dessein des despotes que celui des tenants de la liberté, La Boétie évite ce qu'offre d'ambigu la prétention à l'analyse objective. Les reproches qu'il adresse aux victimes d'une servitude volontaire, assimilée par lui à un état morbide, n'ont rien perdu de leur pertinence ni de leur modernité.
Or quelle est la cause des malheurs qui accablent une quantité si considérable d'hommes ? Faut-il les imputer à la toute-puissance d'un impitoyable maître ? Mais celui-là, remarque La Boétie, « n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? [...] Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? »
Faut-il s'armer pour abattre le tyran ? Nullement. « Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez, mais, seulement, ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre. »
Supporter la domination ne requiert que résignation et passivité tandis que créer des conditions propices aux libertés implique conscience, détermination, effort. Là où les bêtes capturées se cabrent et résistent, les citoyens ont abdiqué leurs droits de nature. Leurs sociétés ont enchaîné à la « dénaturation des gouvernants » la « dénaturation des gouvernés ». Une corruption générale du sens humain a soudé dans un accouplement mortifère maîtres et esclaves, exploiteurs et exploités.
Qu'est-ce que l'homme de pouvoir ? Un être sans qualité, un « homoncule » ne se souciant ni d'aimer ni d'être aimé mais seulement de contraindre et d'acheter, d'obtenir par ruses et flatteries ce que la force brutale échoue à arracher. N'ayant devant lui que des êtres avilis, au « cœur bas et mou », il n'est que trop déterminé à tenir un rôle de manigances et de calculs. Il existe une connivence entre tous ces valets de bas et de haut rang qui sont là à « rire à chacun et néanmoins se craindre de tous [...], à ne pouvoir être joyeux et n'oser être tristes », méprisant ceux qui les honorent et honorant ceux qui les méprisent. Dans cette rupture avec la nature, à laquelle induit un système social fondé sur la servitude volontaire, La Boétie perçoit l'essence commune du pouvoir et de la religion, qui désintéresse l'homme de son corps et de la terre. C'est seulement en se redécouvrant comme être naturel que l'homme regagnera la liberté d'existence dont il s'est si malencontreusement dépouillé.
Au-delà de sa mort prématurée, Étienne de La[...]
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Écrit par
- Raoul VANEIGEM : écrivain
- Encyclopædia Universalis : services rédactionnels de l'Encyclopædia Universalis
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