JACOBITE DIASPORA

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Refusant la domination anglaise, pour des causes autant religieuses que politiques, l'émigration des jacobites (légitimistes partisans de Jacques II Stuart et de son fils) exprima la non-assimilation de la périphérie celte d'Irlande, d'Écosse et du nord-ouest de l'Angleterre. Cet exode, de près de trois quarts de siècle, sur le continent conduisit les jacobites sur toutes les côtes, du Portugal à la Russie. Il s'effectua en plusieurs vagues, de 1689 à 1750, entraînant le départ, dès le xviiie siècle, d'environ 40 000 Irlandais, et de plus de 100 000 au cours du xviiie siècle. Les « oies sauvages » furent les célèbres régiments irlandais (18 000 hommes) qui débarquèrent à Brest après le traité de Limerick (30 oct. 1691). De 1691 à 1745, 40 000 mercenaires irlandais servirent sous les drapeaux français. Des milliers d'Irlandais quittèrent l'île à la suite des mesures de 1698 contre l'industrie et les propriétés des catholiques. Conséquences des lois pénales, d'autres départs s'échelonnèrent pendant tout le xviiie siècle.

Les Écossais qui servaient traditionnellement dans les armées du Roi Très Chrétien, selon la « vieille alliance », vinrent surtout en France après la défaite du prétendant Charles-Édouard Stuart à Culloden en 1746, mais il en arriva aussi durant tout le xviiie siècle, ainsi que des Anglais, surtout des grands seigneurs qui, souvent, effectuèrent des allées et venues entre la Grande-Bretagne et le continent.

Tandis que les Irlandais s'installaient le long des côtes atlantiques de France, d'Espagne et du Portugal, les Écossais formaient une importante colonie en Pologne dès le début du xviie siècle. Ces « stuartistes », au nombre de 30 000 à Cracovie et à Danzig, notamment, ont préparé la voie aux nouveaux arrivants : phénomène semblable en Norvège, au Danemark, en Suède (le « petit Londres » de Göteborg).

En France, les jacobites s'établirent surtout à Dunkerque, Boulogne, Le Havre, Rouen, Saint-Malo, Nantes, La Rochelle, Bordeaux, Bayonne, à Saint-Germain où résidait la cour des Stuarts (2 500 personnes) et à Paris dans les quartiers Saint-Germain et Saint-Sulpice. Ils rayonnèrent vers Douai, Lille, Bourges, Angers, Saumur, Sancerre, Montpellier et Toulouse. En Lorraine, ils furent accueillis sous le duc Léopold puis sous Stanislas Ier, à Naples, à Avignon, en terre pontificale, à Rome, autour de Jacques III et de Charles-Édouard Stuart. La Belgique leur ouvrit ses couvents féminins à Ypres, Ostende, Bruxelles. Ils formèrent des colonies à Amsterdam, à Elseneur, à Copenhague, à Bergen.

Souvent arrivés dans le dénuement, ils suscitent, s'ils sont Irlandais, la sympathie des pays catholiques, s'ils sont Écossais ou Anglais, celle des États protestants. Les liens de « fidélité » des sociétés d'ordres d'Ancien Régime leur assurent l'accès du clergé et de l'armée.

À la brigade irlandaise de France, composée des trois régiments de Clare, Lee, Dillon, s'ajoutèrent cinq régiments d'infanterie et un de cavalerie, sans compter les trois régiments écossais incorporés aux Irlandais en 1748 et 1762. Ces troupes avaient obtenu la naturalisation dès 1704. Elles fournirent à la France d'Ancien Régime trois maréchaux (Berwick, O'Brien de Thomond, Fitz-James) et vingt-huit lieutenants généraux. En Espagne, les lieutenants généraux Liria, O'Reilly, Wall, O'Mahony ; en Autriche, les feld-maréchaux Laudon, Taaffe-Carlingford, Browne, O'Connor, Ogilvy, O'Donnell ; en Russie, O'Gilvie, Brown, Douglas, Barclay de Tolly ; en Prusse, les frères Keith ; en Suède, Hamilton, Lichton, Sinclair se distinguèrent à la tête des armées et comme gouverneurs de province. Beaucoup s'illustrèrent aussi dans la marine, à l'occasion comme corsaires, ou interlopers. Ils fournirent à toutes les cours des diplomates et des agents secrets. La France eut John Law comme contrôleur général des Finances, l'Espagne eut pour Premier ministre Ricardo Wall, la Russie de Pierre le Grand eut l'amiral Patrick Gordon et les Pays-Bas autrichiens les Mac Neny.

Dans le domaine économique, ils surent jouer le jeu de la croissance sans crainte de déroger. Leurs liens de parenté et un réseau d'alliances à travers toute l'Europe facilitaient des entreprises commerciales. Ils furent nombreux dans les diverses compagnies qui luttaient contre le monopole des puissances maritimes, contre les intérêts anglo-hanovriens.

La richesse de la banque jacobite contraste avec la misère des réfugiés irlandais, des errants, des prostituées. Cependant l'Écossais, souvent médecin, voiturier, colporte en Europe les techniques et les idées britanniques. Holker (1719-1786) monte à Darnétal, près de Rouen, une manufacture de coton utilisant des ouvriers et procédés anglais. Inspecteur général des manufactures étrangères, en donnant un grand essor à l'industrie textile et porcelainière, il fera souche. Les jacobites sont associés, à Carmaux, au chevalier de Solages. Les Hennessy, Martell et Galway donnent un rayonnement international au commerce des eaux-de-vie de Cognac. Agronomes et gentlemen farmers, ils introduisent les méthodes de cultures britanniques. Le ministre Ward, par ses enquêtes d'économie comparée, inspire le despotisme éclairé espagnol sous Charles III.

Le rôle des jacobites dans la propagation de la franc-maçonnerie en Europe n'est plus contestable. Dans le domaine scientifique, l'astronome Patrick d'Arcy, le chimiste Black, les naturalistes Adanson et Needham, le physicien Édouard Walsh comblèrent partiellement en France le vide causé par la révocation de l'édit de Nantes. La diaspora, assimilée partout dès 1760, mais suscitant des jalousies, devait donner à la France des maréchaux sous l'Empire (Macdonald) et la Restauration (Lauriston), des ministres, un président de la IIIe République (Mac-Mahon).

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Claude NORDMANN, « JACOBITE DIASPORA », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/diaspora-jacobite/