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DES ESSEINTES

Personnage de À rebours (1884), roman avec lequel Huysmans se sépare du mouvement naturaliste pour prendre place auprès des décadents. Le duc Jean Des Esseintes, dont le modèle fut peut-être Robert de Montesquiou, le même qui devint plus tard, chez Proust, monsieur de Charlus, est un héros solitaire. Dernier descendant d'une famille illustre, à la suite d'une jeunesse riche en expériences étonnantes, cet être exceptionnel, dégoûté de la vie mondaine, se retire dans une villa de la banlieue parisienne, à Fontenay, pour s'y créer un monde conforme à ses goûts ; il cultivera dans cette retraite raffinée toutes les sensations susceptibles de lui procurer un plaisir nouveau et subtil. S'éloignant toujours de la nature, Des Esseintes trouve dans le luxe et dans l'artifice cet effet d'imaginaire, de déliquescence qui rend sens à son existence. Il lit les poètes latins décadents, les mystiques, Baudelaire, Verlaine et Mallarmé : sur ces lectures se fonde un esthétisme de la transposition des sens, la synesthésie. Il pousse ainsi jusqu'à l'hallucination les recherches qu'avait entreprises Baudelaire dans le sonnet des Correspondances. Son « orgue à bouche », « organe des liqueurs », lui permet d'établir une association entre le parfum des liqueurs et les notes de musique : il compose sur sa langue une symphonie qui n'est pas sans évoquer les expériences auxquelles se livreront plus tard les poètes symbolistes avec l'orchestration verbale. Des Esseintes cultive le surnaturel au point de s'émouvoir quand son horticulteur trouve dans la serre, emplie de fleurs monstrueuses, des fleurs naturelles qui peuvent paraître factices mais ne seraient, même alors, qu'imitation sans art, se bornant à singer la nature : en effet, l'artifice sublime est celui qui retrouve la nature, non pas la nature naïve, mais celle, rare, singulière, parfaite, que reconstitue le rêve ou la béatitude. Des Esseintes vit paradoxalement dans une solitude monacale. La quête de Des Esseintes le conduit pourtant de raffinement en raffinement à travers une série d'amours perverses, jusqu'aux cauchemars, à l'hallucination, et enfin presque aux confins de la folie. « Après un tel livre, il ne reste plus à l'auteur qu'à se tirer un coup de revolver ou à se jeter au pied de la Croix », écrivait à propos de À rebours Barbey d'Aurevilly. Huysmans choisit la seconde solution et se convertit peu après. Son livre, dont l'influence fut importante dans l'histoire littéraire de la fin du siècle, garde surtout le mérite d'offrir, avec le portrait de Des Esseintes, un document extrêmement vivant sur toutes les formes d'esthétisme et d'extravagance de la sensibilité décadente.

— Antoine COMPAGNON

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Écrit par

  • : docteur ès lettres, professeur à l'université Columbia, États-Unis

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • À REBOURS, Joris-Karl Huysmans - Fiche de lecture

    • Écrit par Jean-Didier WAGNEUR
    • 879 mots
    À rebours met en scène l'ultime rejeton d'une famille noble, le duc Jean Floressas Des Esseintes – où l'on reconnut vite quelques traits de Robert de Montesquiou. Tout ou presque se déroule dans la demeure où il s'est installé, à Fontenay-aux-Roses, et qu'il va aménager. Des Esseintes y...
  • HUYSMANS JORIS-KARL (1848-1907)

    • Écrit par Françoise GAILLARD
    • 1 452 mots
    • 1 média
    ...sordide ; aussi, dans À rebours, (1884), fait-il l'éloge de l'artifice et du raffinement, apportant, avec les inventions déliquescentes de des Esseintes – aristocrate « fin de race » –, une pâture à tous ceux qu'un égal dégoût du siècle porte vers le décadentisme. « Le bréviaire de la décadence...
  • SYMBOLISME - Littérature

    • Écrit par Pierre CITTI
    • 11 859 mots
    • 4 médias
    ...dans le symbolisme futur. On les trouve par exemple dans Les Poètes maudits de Verlaine (1884) ou dans le regard que la même année, dans À rebours, Des Esseintes, le personnage de Huysmans, porte sur eux ; ou encore dans le premier numéro des Taches d'encre (nov. 1884). Ce sont d'abord des...

Voir aussi