DÉLOCALISATIONS

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En France, les délocalisations font souvent la une des médias, mais le phénomène est à la fois mal défini et mal compris. Elles sont souvent assimilées à des pertes d'emplois « causées » par l'implantation d'unités de production dans des pays à bas salaires, voire à toute importation en provenance de ces pays. Cette acception très large ne permet pas de comprendre les mécanismes économiques qui lient les échanges internationaux et le territoire français. Elle exclut par ailleurs les délocalisations d'activités de haute technologie vers d'autres pays développés.

Lorsqu'elles sont identifiées, celles-ci suscitent des réactions très différentes de celles occasionnées par les délocalisations dans les pays à bas salaires. Personne ne songerait, pour enrayer le mouvement, à exiger des États-Unis qu'ils réduisent le salaire des chercheurs, sensiblement plus élevé qu'en France, ou que leurs grandes universités abaissent le niveau d'exigence de leurs formations. La France n'a pas davantage suggéré que les États-Unis restreignent la flexibilité de leur marché du travail, qui est un atout dans les activités naissantes. Le diagnostic est plutôt celui d'un manque d'attractivité de la France pour les activités de recherche-développement (R-D) et de haute technologie. L'attrait qu'offrent certains pays à bas salaires pour des productions intensives en main-d'œuvre suscite, au contraire, des accusations de dumping social et fiscal. Depuis l'accession à l'Union européenne de dix nouveaux pays membres, certains responsables politiques français ont ainsi suggéré l'instauration d'un salaire minimum en Europe, ou encore une harmonisation de l'impôt sur les bénéfices des entreprises.

Peut-on simultanément vouloir, en France, favoriser le développement d'activités de haute technologie et empêcher les délocalisations d'activités de faible intensité technologique ? Ou au contraire, un pays qui cherche à conserver ses activités intensives en travail (comme le textile) ou en ressources naturelles (comme l'agriculture) ne renonce-t-il pas implicitement à faire évoluer sa structure productive vers des activités plus sophistiquées et rémunératrices ? L'analyse de la réalité et des réactions aux délocalisations permet d'aborder cette question de la capacité de la France de faire évoluer sa structure productive de façon à mieux s'insérer dans l'économie mondiale.

Les délocalisations dans les pays émergents

Un impact sur l'emploi supposé très négatif

L'entreprise qui délocalise transfère la production d'un bien ou d'un service dans un pays où les coûts sont généralement plus faibles. Elle peut le faire en investissant elle-même dans une unité de production dans le pays en question ou en ayant recours à des sous-traitants locaux. Quelle qu'en soit la forme, les délocalisations sont plus directement tenues pour responsables des réductions d'activité ou d'emploi que ne le sont les importations en provenance de pays émergents, par de grands distributeurs par exemple. Les pertes d'emplois dues aux délocalisations dans les pays à bas salaires sont d'autant plus visibles qu'elles sont concentrées sur les secteurs et les régions qui comptent une proportion importante de salariés peu qualifiés.

La visibilité des délocalisations dans les pays émergents a pu inciter certains observateurs à étendre la notion, au point d'en faire un bouc émissaire de l'accroissement du chômage. Certains observateurs considèrent, par exemple, l'ensemble des investissements directs dans les pays émergents comme des délocalisations, alors que l'attractivité de ces pays s'explique souvent par le dynamisme de leur marché local et leurs perspectives de croissance. D'autres vont jusqu'à laisser penser que l'accroissement des importations en provenance des pays émergents résulterait des seules délocalisations. En réalité, dans les secteurs les plus intensifs en main-d'œuvre, comme le textile, les pays à bas salaires ont de nombreuses entreprises locales qui ne résultent pas de délocalisations, et qui accroissent leurs parts du marché mondial. L'accroissement des exportations industrielles des pays en développement résulte d'abord d'un processus de spécialisation, renforcé par le mouvement de délocalisation dans certains secteurs.

Exportations mondiales : part des pays à bas salaire

Dessin : Exportations mondiales : part des pays à bas salaire

Part des pays à bas salaires (monde moins pays développés) dans les exportations mondiales de produits manufacturés, en pourcentage (source : calculs effectués à partir des données O.M.C.). 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Les résultats des études empiriques

Au-delà de ces problèmes de définition, les analyses des délocalisations concluent de façon assez convergente que le phénomène n'explique qu'une faible part des pertes d'emplois, notamment dans l'industrie. Plus généralement, de nombreuses études ont montré que l'ensemble des importations en provenance des pays à bas salaires – y compris celles qui ne résultent pas de délocalisations – ont eu un faible impact sur le chômage et sur la situation des travailleurs les moins qualifiés des pays industrialisés (Grignon, 2004 ; Daudin et Levasseur, 2005 ; Fontagné et Lorenzi, 2005).

Des estimations portant sur le cas de la France confirment ces conclusions. Analysant des données individuelles d'entreprises dans une étude parue en 2005, Patrick Aubert et Patrick Sillard définissent les délocalisations à l'aide de deux critères : la diminution ou la disparition de l'emploi au sein d'un établissement, et l'augmentation des importations des produits fabriqués antérieurement par l'établissement concerné. Selon leurs calculs, entre 1995 et 2001, les délocalisations dans les pays émergents auraient été responsables de 6 p. 100 des fortes diminutions d'effectifs enregistrées par l'industrie française, celles-ci étant définies comme la fermeture d'un établissement ou la réduction des effectifs d'au moins 25 p. 100 du total sur trois ans.

Industrie française : emplois délocalisés, 1995-2001

Dessin : Industrie française : emplois délocalisés, 1995-2001

Délocalisations hors de France par secteur. Par exemple, le secteur « habillement, cuir » employait 197 000 salariés en 1994. En tenant compte des créations et des destructions d'emplois, cet effectif a diminué chaque année, toutes causes confondues, de 5,8 % en moyenne entre 1994 et... 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Certains analystes, comme Lionel Fontagné et Jean-Hervé Lorenzi, suggèrent néanmoins que l'ampleur des délocalisations dans les pays à bas salaires aurait pu s'accélérer depuis 2001, période pour laquelle des études statistiques ne sont pas encore disponibles. Le suivi de l'actualité économique et des chiffres des échanges internationaux rendent cette hypothèse plausible. Le processus d'approfondissement de la division internationale du travail à travers la fragmentation des chaînes de valeur, dans l'industrie comme dans les services, est en effet devenu un puissant moteur d'échanges entre pays émergents et pays avancés. Mais cette dynamique est-elle nécessairement défavorable aux pays industrialisés ? Avant d'aborder cette question, il faut souligner l'importance des délocalisations vers des pays industrialisés et leur rôle dans l'organisation internationale de la production.

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Exportations mondiales : part des pays à bas salaire

Exportations mondiales : part des pays à bas salaire
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Industrie française : emplois délocalisés, 1995-2001

Industrie française : emplois délocalisés, 1995-2001
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Pour citer l’article

Frédérique SACHWALD, « DÉLOCALISATIONS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/delocalisations/