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CENSURE (art)

Tabous et transgressions : polémiques contemporaines

En temps de paix, de nouvelles formes de censure, plus discrètes mais omniprésentes, se développent. Elles sont le fait des institutions artistiques, voire des artistes eux-mêmes et portent autant sur d'éventuels outrages aux bonnes mœurs que sur les formes de la représentation. Dans un monde où déferlent les images véhiculées par le cinéma, la télévision et les outils numériques, la création artistique contemporaine peine à se faire voir et entendre. Néanmoins, les cas de polémiques et de procès retentissants se multiplient dans le monde, au point qu'en 2008 le musée de l'Élysée à Lausanne a présenté une exposition de photographies intitulée Controverses, prenant pour objet des œuvres révélatrices des tabous de nos sociétés contemporaines.

La réprobation de l'opinion et les sanctions juridiques se cristallisent autour de démarches artistiques mettant en cause des valeurs sacrées, comme l'enfance, la dignité humaine, ou plus généralement la culture. Leurs performances sanglantes valent en 1970 aux actionnistes viennois Otto Muehl et Hermann Nitsch une condamnation à la prison ferme pour trouble à l'ordre public et mise en péril des bonnes mœurs. Lors de la rétrospective posthume consacrée en 1971 à Piero Manzoni, sa Merde d'artiste (1961) suscite l'ire d'intellectuels qui dénoncent un « geste de réelle inculture ». Attaquée en justice, la directrice de la Galerie nationale d'art moderne de Rome n'est acquittée qu'après avoir prouvé que l'œuvre n'a rien coûté au contribuable italien.

Institution patrimoniale et espace social, le musée devient lieu de polémiques et de censure. En 1989, la rétrospective des nus érotiques homosexuels de Robert Mapplethorpe à la Corcoran Gallery de Washington est annulée après une violente campagne orchestrée par les milieux religieux conservateurs. Mapplethorpe, mort du sida, est taxé de pornographie et d'incitation à l'homosexualité. Quant au musée, il est accusé d'utiliser l'argent public à des fins de déstabilisation morale. Nombre d'institutions refusent ensuite de présenter des expositions jugées trop provocantes, par peur de perdre leurs subventions et d'entacher leur réputation.

<it>Untitled</it>, 1971, L. Clark

Untitled, 1971, L. Clark

L'initiative de la censure vient de plus en plus du domaine privé et associatif, qui dénonce les désacralisations exposées au musée. Elle touche Alberto Sorbelli et ses performances in situ, Pierre Pinoncelli et ses attaques « dadaïstes » sur les œuvres, mais aussi des commissaires d'expositions. Une plainte déposée en 2000 à Bordeaux par l'association Les Mouettes accuse les organisateurs de l'exposition Présumés innocents de diffuser des images à caractère pornographique et pédophile. Après dix ans de procédures judiciaires, le non-lieu prononcé en mars 2011 a instruit le monde de l'art des impacts médiatiques et des risques afférents aux plaintes émanant de la société civile. La Mairie de Paris a ainsi préféré interdire l'accès aux mineurs de l'exposition Larry Clark au musée d'Art moderne en 2010. Moins visible, l'autocensure des artistes est aujourd'hui pratique courante dans les expositions grand public, où, au nom du politiquement correct, ne sont pas présentées des œuvres susceptibles de heurter les sensibilités et de briser les tabous.

D'autres affaires illustrent le maintien de fortes crispations politiques et morales, dans des pays où la contradiction publique n'est pas pleinement reconnue. En 2007, l'État russe a interdit l'expédition à Paris de photographies des artistes moscovites du « Sots Art », notamment celle d'un couple de miliciens s'embrassant sous la neige, signée par le collectif Blue Noses. En Chine, après le démontage des Giants de Zhang Huan[...]

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Écrit par

  • : maître de conférences en histoire à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Médias

<it>Rolla</it>, H. Gervex

Rolla, H. Gervex

Honoré de Balzac, A. Rodin

Honoré de Balzac, A. Rodin

Art officiel

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