ECEVIT BÜLENT (1925-2006)

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Homme politique turc, Bülent Ecevit est aussi poète et critique d'art. Taxé de rêveur par ses adversaires, il se révèle être un redoutable tacticien. Il écrit des poèmes exaltant l'amitié gréco-turque, mais n'hésite pas à envoyer ses armées envahir la moitié de Chypre et à risquer une guerre avec la Grèce. Les multiples facettes de sa riche personnalité lui ont acquis en quelques années une réputation internationale plutôt flatteuse.

Bülent Ecevit en campagne électorale (1979)

Photographie : Bülent Ecevit en campagne électorale (1979)

Chef de la tendance réformiste de centre gauche au sein du Parti républicain du peuple et figure centrale du paysage politique turc depuis le milieu des années 1970, le Premier ministre Bülent Ecevit mène campagne à Riza pour les élections générales de 1979. 

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Originaire de la moyenne bourgeoisie stambouliote, il naît et grandit dans un milieu intellectuel proche de la politique. Son père est médecin et député, sa mère est peintre. Il fait ses études au Robert College, vieille et solide institution américaine d'Istanbul, puis suit des cours de littérature anglaise à l'université d'Ankara. De 1946 à 1950, il séjourne comme attaché de presse à l'ambassade de Turquie à Londres. Il y fréquente l'aile gauche du Labour Party et le groupe du New Statesman. En 1957, il suit des cours à l'université Harvard, aux États-Unis, où il fait la connaissance de Henry Kissinger.

Chroniqueur politique à Ulus, quotidien du Parti républicain du peuple (C.H.P.), il est remarqué par le leader de cette formation, Ismet Inönü, et élu député en 1957. Ainsi débute une étroite collaboration entre le prestigieux compagnon d'Atatürk et le jeune journaliste ; elle prendra fin en 1972 par un affrontement qui se termine par la victoire du disciple sur le maître.

Ecevit participe dès 1959 à la direction du C.H.P. Entre 1961 et 1965, il est ministre du Travail dans les trois gouvernements de coalition dirigés par Inönü, et il réussit à faire adopter une série de lois en faveur des travailleurs dans un pays où les droits syndicaux les plus élémentaires sont ignorés. Il est également actif dans l'appareil du C.H.P., dont il est élu secrétaire général en 1966, à un moment où ce parti commence à subir une timide évolution vers le centre gauche. Sous son impulsion, cette tendance vers la social-démocratie s'accentue. Ecevit renouvelle méthodiquement l'appareil du parti. Il élimine les notables et les propriétaires terriens au profit de dirigeants locaux qui partagent sa philosophie politique, visant à faire participer les citoyens à la gestion du pays, et ses conceptions socioéconomiques égalitaires. L'intervention des militaires dans la politique turque, le 12 mars 1971, l'interrompt dans ce travail. Il se dresse immédiatement contre cette intrusion de l'armée dans la vie politique et démissionne de son poste de secrétaire général. Mais il garde le contrôle de l'appareil du C.H.P., qui l'élit à la présidence du parti en mai 1972 contre Ismet Inönü.

Sa politique d'ouverture vers les masses est une réussite, et le C.H.P. gagne les élections d'octobre 1973 devant le Parti de la Justice (P.J.) de Süleyman Demirel. Ne disposant pas de la majorité absolue, il est obligé de former une coalition avec le Parti du Salut national, de tendance islamique, et il éprouve de grandes difficultés pour mettre en œuvre sa politique de réformes économiques et sociales et pour réorienter la politique extérieure turque vers une indépendance accrue vis-à-vis des États-Unis. Il choisit alors de démissionner en septembre 1974. Pendant son bref passage aux affaires, il doit faire face à la crise de Chypre de juillet 1974. Réagissant avec une très grande détermination, il opte pour l'intervention militaire.

Aux élections partielles de 1975, le parti de Bülent Ecevit recueille davantage de suffrages, et il est donné gagnant aux élections générales de juin 1977. Ecevit manque cependant de peu la majorité absolue au Parlement et doit se résigner à rester dans l'opposition face à la coalition de trois partis de droite.

Il est appelé une seconde fois au pouvoir en janvier 1978, lorsque la coalition de droite, à bout de souffle, se désagrège. Il gouverne avec l'appui de députés indépendants, à un moment où la Turquie connaît une terrible crise économique et où la violence politique fait près de deux mille victimes par an. Il échouera dans son entreprise d'assainissement du pays. Le C.H.P. ayant subi une défaite cuisante aux élections partielles d'octobre 1979, le gouvernement Ecevit démissionne. En fait, c'est l'échec du C.H.P. comme celui du P.J. de Süleyman Demirel devant la dégradation politique, économique et sociale, qui provoque le coup d'État militaire de septembre 1980. Ecevit, de même que son adversaire Demirel, est placé « sous la protection de l'armée ». Il est interdit, comme lui, d'activité politique, mais un référendum met fin à cette mesure en septembre 1987. Il prend la tête du Parti de la gauche démocratique (D.S.P.), fondé en 1985 et dirigé par sa femme pendant sa disgrâce.

Ce parti a été créé en dissidence contre la formation dominante de la gauche, le Parti populiste social-démocrate. Aux élections législatives de 1991, Bülent Ecevit retrouve l'Assemblée nationale, avec six autres membres de son parti, après onze années d'absence. Aux élections suivantes, en 1995, le D.S.P. survit grâce à la notoriété et au respect dont jouit son chef.

Après une traversée du désert de dix-huit ans, Ecevit revient aux affaires, en juillet 1997, obtenant le poste de vice-Premier ministre dans un gouvernement de coalition de courte durée. En novembre 1998, il devient Premier ministre, à la tête d'un gouvernement de minorité, chargé de préparer des élections anticipées, en avril 1999. Le D.S.P. crée la surprise en devenant la première formation, avec plus de 22 p. 100 des suffrages. Ce succès s'explique, d'une part, par l'attrait qu'exercent la rigueur et la probité d'Ecevit sur un électorat fatigué par la corruption qui atteint une bonne partie de la classe politique et, d'autre part, par l'arrestation, en février 1999, du chef rebelle kurde, Abdullah Öcalan, qui accroît considérablement la popularité du leader du D.S.P.

Ecevit forme alors un gouvernement de coalition avec le Parti d'action nationale (extrême droite) qu'il avait combattu dans les années 1970. En effet, celui qui fut naguère un socialiste doctrinaire est devenu un politicien pragmatique, certes toujours nationaliste, mais rallié à l'économie de marché. La crise économique de 2001-2002 le contraint à convoquer des législatives anticipées en novembre 2002, à l'issue desquelles son parti n'obtient que 1,2 p. 100 des voix. Il quitte la tête du D.S.P. en 2004.

Gouvernement tripartite en Turquie (28 mai 1999)

Photographie : Gouvernement tripartite en Turquie (28 mai 1999)

Le Premier ministre turc Bülent Ecevit, leader du Parti de la gauche démocratique, présente, le 28 mai 1999, le gouvernement de coalition qu'il vient de former en s'alliant avec l'extrême droite du Parti d'action nationale de Devlet Bahceli (à gauche), et avec les conservateurs du Parti de... 

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Bülent Ecevit en campagne électorale (1979)

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  • : politologue, essayiste, directeur de la revue Anatoli : de l'Adriatique à la Caspienne

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TURQUIE

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Pour citer l’article

Ali KAZANCIGIL, « ECEVIT BÜLENT - (1925-2006) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/bulent-ecevit/