BOTANIQUE (HISTOIRE DE LA)

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La botanique, science des plantes, apparaît à l'état pur dans l'œuvre scientifique de Théophraste ; mais elle est bientôt associée étroitement à la médecine dont elle devient simplement un chapitre ; ainsi réduite au rôle pratique de pourvoyeuse de médicaments pendant tout le Moyen Âge, la botanique continue à tenir exactement ce rôle à la Renaissance où elle connaît un vigoureux essor. Toutefois, les herbiers alors publiés entreprennent l'inventaire de la flore et par conséquent préparent la science botanique pure, qui est d'abord uniquement cet inventaire du monde végétal et l'énumération, puis la classification de ses genres et de ses espèces. Tel sera en quelque sorte l'axe de la botanique du xvie au xixe siècle. Césalpin en Italie, Rajus en Angleterre, J. Pitton de Tournefort en France, C. Linné en Suède, A. L. de Jussieu en France encore apparaissent comme exprimant le plus parfaitement l'effort des botanistes. Mais, peu à peu, d'autres problèmes sont posés : à la fin du xviie siècle sont nées, avec l'anatomie microscopique, la physiologie des sèves, les essais sur la sexualité des fleurs, les techniques grâce auxquelles la science s'étendra. S'opposant au dogmatisme scolastique, l'expérience va résoudre les questions qui s'imposent à l'esprit ; une réponse entraînant une question nouvelle, les problèmes essentiels se trouvent posés dès 1700 à notre science, maintenant dégagée de la médecine. Ces différents chapitres nouveaux peuvent donc, au cours des deux siècles et demi qui suivent, s'épanouir largement. Qu'ils dépendent de l'emprise matérielle de l'homme sur la Terre ou du progrès des diverses sciences nées du génie humain, physique et chimie surtout, la botanique gagne des domaines et des résultats nouveaux. Progressivement recule le mystère qui entourait la matière vivante ; car la notion de biologie, qui naît au début du xixe siècle, élargit et généralise les problèmes à tous les êtres vivants. Tout s'explique peu à peu : la croissance due aux divisions cellulaires successives ; la fécondation qui donne naissance à des êtres nouveaux ; le maintien héréditaire des caractères des êtres par la perpétuation des structures complexes qui les constituent.

Planche d'herbier

Planche d'herbier

photographie

Planche d'herbier, d'une édition du Liber herbarius una cum rationibus conficiendi medicamenta (XIVe siècle, Biblioteca Bertoliana, Vicence, Italie). 

Crédits : Istituto Geografico De Agostini

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Les origines de la botanique

Des noms de plantes sont cités dès les plus anciens écrits. Recueillant ces noms, nous pouvons établir des flores qui comportent les plantes utiles, c'est-à-dire celles qui fournissent aux hommes des aliments ou des matériaux, qui jouent un rôle dans des cérémonies rituelles, ou simplement forment le cadre où se déroule la vie humaine. Les livres sacrés de l'Inde, de la Chine, la Bible, l'œuvre d'Homère, les écrits d'Hérodote permettent de reconstituer des flores, de recueillir même des faits dont la valeur est historique et scientifique à la fois, comme ce qu'écrit Hérodote sur la fécondation des palmiers.

Antiquité

C'est seulement avec la pensée grecque que naît une science organisée, un savoir synthétique et désintéressé : il y a une botanique d'Aristote. Même si le Περ̀ι ϕυτ̃ων (Des plantes) qu'on lui a attribué n'est pas ce qu'il avait écrit, sa théorie des plantes transparaît dans ses œuvres zoologiques. Les deux grands ouvrages de son disciple Théophraste, le Περὶ ϕυτω̃ν ἱστορία (Histoire des plantes), qui est une botanique générale distinguant les organes des plantes et envisageant leurs fonctions, et le Περὶ ϕυτω̃ν αἰτι̃ων (Des causes des plantes), qui étudie le déterminisme des phénomènes végétaux et le rapporte à la température et à l'eau, permettent d'affirmer que dès lors la botanique en tant que science est née.

Et pourtant elle va disparaître, en quelque sorte absorbée par la médecine, les autres utilisations des plantes ne nécessitant pas semblable recherche. Il n'y a pas de maux auxquels la bonne nature n'ait prévu de remède dans les plantes. Certains ont été révélés par les dieux ou les héros. Il faut chercher : toutes les plantes peuvent cacher des remèdes utiles. Et la botanique n'a plus d'existence en tant que science. Les rhizotomes grecs, ou coupeurs de racines, essayent de trouver dans les racines, dans les feuilles, fleurs et fruits, dans les sucs qu'ils expriment, les moyens de guérir les maladies humaines. Des nombreux auteurs grecs postérieurs à Théophraste (372-287 av. J.-C.), le plus typique est Dioscoride, dont l'ouvrage (en traduction latine De materia medica) parut vers 50 après J.-C. Il y présente plus de six cents espèces végétales. Parfois sans décrire la plante qu'il étudie (par exemple : « La ronce est de connaissance vulgaire. Elle a la vertu de... »), il commence tout de suite d'énumérer les emplois médicaux, souvent multiples, et les préparations auxquelles on peut avoir recours. D'autres fois, il donne brièvement les caractères principaux de la plante que le récolteur de simples pourra reconnaître, pas assez nettement néanmoins pour que nous soyons certains d'avoir identifié toutes les plantes de Dioscoride ; il indique dans son article si plusieurs plantes portent le même nom. Cet ouvrage devait durant seize siècles jouer un rôle considérable.

Chez les Latins, les débuts de la botanique sont à base d'agronomie (Caton, Varron, Columelle), puis également de médecine. Ce sont les Histoires naturelles de Pline l'Ancien, mort en 79 après J.-C., qui revêtent le plus d'importance. Plus générales mais aussi pratiques que le Dioscoride, elles ont avec lui, pour la botanique, d'étroits rapports : souvent, la traduction latine du De materia medica donne exactement le texte de Pline. On pense à une origine commune, à savoir les écrits grecs de Sextius Niger, que nous n'avons pas, mais auxquels Pline se réfère souvent.

Le Moyen Âge ne modifie pas l'orientation médicale de la botanique : Arabes (Abd Allatif), Byzantins (Siméon Sethus) et Occidentaux (école de Salerne, abbesse Hildegarde, Albert le Grand) joignent d'excellentes observations botaniques à des essais thérapeutiques. Si le mot botanica fait une apparition presque fortuite, il désigne un chapitre de la médecine.

Renaissance

La Renaissance a toute raison d'être un éveil pour la botanique. L'élan des études classiques fait naître de fructueux commentaires des œuvres anciennes et l'imprimerie en assure la diffusion. Le plus célèbre ouvrage est sans doute les Commentarii sur les six livres de Pedacius Dioscorides par Petrus Andreas Matthiolus (1501-1577). Le commentaire est souvent quatre ou cinq fois plus long que le texte et une série de figures assez bien observées ajoutent encore au prix du livre. Mais il est aussi orienté vers la médecine que le Dioscoride lui-même.

En second lieu, les voyages, la découverte du Nouveau Monde et sa conquête eurent un rôle important dans le développement de la botanique. Des plantes nouvelles furent apportées et parfois introduites en Europe. L'ananas et la pomme de terre en sont les exemples connus : l'ananas est sur la table de Ferdinand d'Espagne ; la papas des hautes régions du Pérou devient plante d'ornement dans les jardins européens. On commence donc à créer, pour recevoir ces plantes, des jardins botaniques (Padoue, Pise...). Après plusieurs Espagnols (de Gomara, notamment), André Thevet, voyageur français, décrit une série de plantes nouvelles dans ses Singularitez de la France antarctique, autrement nommée Amérique (1558). C'est donc partout dans le monde européen que de cette Botanique encore médicinale tente de se dégager la science.

XVIe siècle

L'Allemand Brunfels, dans son Herbarum vivae icones (1530), recense la flore des environs de Strasbourg et de la rive gauche du Rhin, résultat d'herborisations qui constituent une pratique botanique nouvelle ; il énumère sans aucune méthode une série d'espèces végétales parmi lesquelles un certain nombre n'étaient pas encore connues. C'est encore un Allemand, Jérôme Bock, dit Tragus, qui, dans son New Kraeuterbuch (1539), décrit en même temps qu'il dessine et crée une vie végétale à laquelle les commentaires des auteurs anciens ne nous avaient pas habitués. Les plantes divisées en herbes, arbrisseaux et arbres, nouveauté reprise de Théophraste, se trouvent spontanément groupées en séries qui préfigurent un peu nos actuelles familles. Fuchs, professeur à Tübingen, conserve pour son Historia stirpium (présentation d'environ cinq cents espèces) l'ordre alphabétique ; il inaugure la nomenclature botanique, donnant au début de son ouvrage, en quatre grandes pages, la définition des termes spéciaux utilisés dans les descriptions ; on trouve, par exemple, la définition des stamina : filaments présents au centre des fleurs et dont certains portent des apices ou sommets globuleux, nos anthères. Mais ces notions relatives à la fleur sont bien peu utilisées dans les chapitres de l'ouvrage ; car c'est surtout, comme chez Dioscoride et Pline, la partie végétative, feuilles et racines, dont on s'occupe alors. Daléchamps publie à Lyon en 1587 les deux volumes d'une Historia generalis plantarum, en dix-huit livres, fondée sur des caractères d'utilisation des plantes : l'un par exemple est consacré aux plantes purgatives. Charles de l'Escluse, dit Clusius, Français qui créa les Jardins impériaux à Vienne et termina sa vie comme professeur à Leyde, appartient à la seconde moitié du xviie siècle. Ses œuvres multiples, dont la Rariorum plantarum historia, peuvent fournir un type de classification botanique d'alors : I. arbres, arbrisseaux et sous-arbrisseaux ; II. plantes bulbeuses ; III. fleurs à parfum agréable ; IV. fleurs sans parfum ; V. plantes vénéneuses, narcotiques ou corrosives ; VI. plantes laiteuses, Ombellifères, Fougères, Gramens, Légumineuses..., Champignons. Un second volume, Plantae exoticae, complète l'œuvre et porte à 1 400 le nombre des plantes décrites, avec des classes telles que : Fruits étrangers, Aromates, Plantes indiennes. Ainsi se révèlent les principes de classification les plus divers – origine, grandeur, utilisation – sans rapport avec la botanique scientifique. On citera encore Dodonaeus : Stirpium historiae Pemptades Sex (1583), chez qui la méthode est aussi arbitraire, mêlant caractères botaniques, écologiques et utilisation humaine ; « le premier livre est de définitions », fournissant un exposé de botanique générale. Nous terminerons l'étude de ce siècle, aux œuvres abondantes mais confuses et hésitantes, avec l'Italien Césalpin (1519-1603). Son De Plantis libri XVI (1583) est sans conteste le plus instructif des ouvrages, celui où la science en gestation se dégage des enthousiasmes naïfs de la Renaissance. À part l'opposition classique entre arbres et herbes, c'est sur la considération des fruits que Césalpin groupe ses exposés : le nombre des graines, la réalisation d'un fruit charnu ou sec, le nombre des loges que comporte ce fruit, et naturellement, s'opposant à ces plantes bien caractérisées, celles qui n'ont ni fruits ni graines. Il s'agit du premier ouvrage où la considération exclusive des plantes et de leurs caractères botaniques a conduit à la détermination d'une méthode de classification, qui permette d'introduire un ordre logique dans la multiplicité des plantes et de dégager la botanique de la médecine.

Le tournant du xviie siècle est marqué par l'œuvre des deux frères Bauhin, protestants français émigrés à Bâle, qui tous deux résument le siècle précédent. L'aîné, Jean, réalise une œuvre immense de compilation de tout ce qui a été publié sur les plantes et y inclut sa pensée personnelle, mieux marquée dans sa correspondance. Son œuvre paraît après sa mort ; c'est d'abord, en 1619, l'Historia plantarum generalis, qui, quarante ans plus tard, sera largement augmentée par les éditeurs et deviendra l'Historia universalis plantarum – 5 000 plantes, 3 600 figures. Son frère puîné, Gaspard, dans son πίναξ theatri botanici (1594), ouvrage de nomenclature, recueille toutes les dénominations latines qui ont servi à désigner les plantes depuis Théophraste, Dioscoride et Pline et surtout dans les œuvres du xvie siècle. Adanson pouvait écrire presque deux cents ans plus tard : « Cet ouvrage mérite toute notre reconnaissance. »

XVIIe siècle

Au xviie siècle, les botanistes sont nombreux, certes, mais il faut attendre la fin du siècle pour que les questions posées trouvent leur solution et que naissent des problèmes nouveaux. Il n'y a plus avant cette période de ces grandes œuvres méritant les épithètes universalis ou generalis. Le seul botaniste du milieu du siècle dont le nom mérite d'être retenu est Joachim Jung (1587-1657), professeur à Rostock, puis directeur du gymnase de Hambourg. Après sa mort, ses élèves publièrent les notes dont il se servait dans ses cours. Nul n'a mieux compris que lui les divers types de feuilles, simples ou composées, digitées ou pennées ; il définit périanthe, fleur composée ; il se représente assez exactement la croissance des deux parties de la plante, racine et tige, et la disposition des feuilles sur celle-ci. Grâce à lui, l'organographie végétale, dont il est le fondateur, progresse considérablement.

Vers la fin du siècle, c'est de l'Angleterre – tardivement venue à la botanique – et de la France, que part le progrès. L'Anglais Robert Morison (1620-1683) sent la nécessité de trouver pour les végétaux une méthode de classification ; il pressent à quels signes reconnaître les affinités que des plantes peuvent avoir entre elles ! La Plantarum Umbelliferarum distributio nova (1672) est une application de sa méthode : la présentation typographique des tableaux qu'il donne en tête de chaque section, très supérieure à tout ce qui avait été fait jusqu'alors, en facilite la compréhension par le lecteur. La grande œuvre qu'il souhaitait réaliser, en suivant cette méthode, est la Plantarum historia universalis oxoniensis, dont il publia un premier tome en 1680. En France, Magnol (1638-1715), connu dès 1676 pour sa flore des environs de Montpellier, où il était professeur, publia en 1689 un Prodromus historiae generalis plantarum in qua familiae per tabulas disponuntur ; il a aperçu dans les plantes « une affinité suivant les degrés de laquelle on peut les ranger en diverses familles comme on range les animaux ». Avec ce mot de « famille » se trouve précisé un but de la science, auquel Adanson et les de Jussieu donneront au siècle suivant sa pleine portée.

Le prêtre anglais John Wray (ou Ray), plus connu sous le nom latin de Rajus, est un très grand botaniste. Il juge lui aussi que la détermination de la méthode est la question botanique fondamentale. Il précise la sienne dans deux ouvrages. La Methodus plantarum nova (1682) insiste sur le caractère de généralité de cette méthode : il ne faut pas, comme le fit Césalpin, se borner à l'étude des fruits et graines. Les affinités se révèlent par la similitude et la convenance des diverses parties de la plante, « par exemple, celle de la racine, de la fleur et de son calice, de la semence et de son enveloppe ». Les 47 tableaux que comporte l'ouvrage font intervenir de la sorte tous les caractères de la plante. C'est la réalisation grandiose de cette méthode qui devait donner trois in-folio présentant, après une centaine de pages d'un traité de botanique générale (De plantis in genere), plus de 18 000 espèces ou variétés de plantes, sous le titre Plantarum historia universalis (1686, 1688, 1704), « ouvrage d'un labeur immense », suivant Linné. Une Methodus plantarum emendata et aucta (« amendée et augmentée ») parut en 1700, tenant compte de critiques faites par Tournefort.

Et c'est en effet sur la méthode mise en œuvre par Tournefort dans ses Elemens de botanique (1694), puis dans les Institutiones rei herbariae (1700) qui en sont surtout la traduction latine, que s'achève le siècle. À l'opposé de Rajus, Tournefort fonde sa classification sur un unique organe, la corolle de la fleur : mais la fleur peut être apétale, monopétale ou polypétale, à corolle régulière ou irrégulière. Cette série de caractères diversement combinés suffirait presque à fonder toutes les classes de Tournefort, s'il n'avait pas, par une sorte de défaillance, hésité à rompre avec la tradition : la première accolade du tableau qui résume sa classification oppose les herbes aux arbres, comme au temps de Théophraste.

Bilan à l'aurore du XVIIIe siècle

La science a progressé pourtant. Des domaines nouveaux comme l'anatomie et la physiologie se sont ouverts à côté de celui de la connaissance des plantes, de leur détermination et de leur nécessaire classification.

Avec le microscope, Grew et Malpighi ont créé l'anatomie végétale. On s'était d'abord représenté l'anatomie des plantes comme toute différente de celle des animaux : « Il y a aussi une anatomie pour les plantes. On sépare leurs principes par des opérations chimiques, leurs phlegmes, leurs sels, leurs huiles, leurs terres ; on désassemble en quelque façon la machine de la plante et l'on voit à l'œil ses vertus cachées. » L'Académie des sciences se trompe. C'est une autre science, la chimie, dont les débuts sont ainsi liés à la botanique.

Grew (1628-1711) communique à la Royal Society de Londres, dès 1670, ses résultats sur l'histoire des plantes, puis il publie The Anatomy of Plants (1683). Son nom est inséparable de celui de Malpighi, médecin italien, qui présente également à la Royal Society les mémoires relatifs à ses recherches. Tous deux sont de même conduits à la notion que toutes les parties des végétaux sont constituées principalement de ce que Malpighi a nommé des utricules, vésicules dont l'assemblage forme le tissu utriculaire. Aux utricules, arrondies, s'opposent les fibres, allongées, associées en tissu fibreux, et les trachées, sortes de vaisseaux pleins d'air, étendus en faisceaux répartis dans les plantes et dont l'analogie avec les trachées des insectes indique le rôle respiratoire.

On voit aussi apparaître, pour expliquer la vie, la tendance à traduire des formes en termes de fonctionnement. La physiologie, que déjà Théophraste considérait sous le nom de science des causes, reprend naissance et trouve une forme moderne : « La racine suçant les sucs de la terre, les distribue dans la plante par les fibres [...] dont les unes seraient disposées à laisser monter les sucs, et les autres à les faire descendre. » Claude Perrault, anatomiste, médecin et architecte, attire ainsi l'attention sur la circulation du suc, qu'on se représente à l'image de la circulation du sang. Et Mariotte veut chercher dans les forces physiques l'explication des phénomènes relatifs à la vie.

Ailleurs, avec les questions relatives à la sexualité des plantes, c'est la biologie qui s'ouvre. Cette idée de sexe flottait depuis l'Antiquité. Le palmier femelle produit des dattes sous l'action du palmier mâle. C'est exact. Mais on a généralisé, un peu au hasard : une fougère est dite femelle, parce que plus fine que celle qu'on dit mâle : lien imaginaire. En 1694, Rudolph Jacob Camerarius, professeur à Tübingen, prouve expérimentalement l'existence de phénomènes sexuels chez des plantes dioïques (mercuriale) ou diclines (maïs). Et c'est tout à la fois l'ouverture d'un chapitre nouveau de la botanique, et, plus important presque, l'emploi de la méthode expérimentale pour la construction de la science des êtres vivants.

La botanique a donc pris son autonomie comme science. Pourtant, malgré l'élargissement du savoir relatif aux plantes et la mise en place de ses diverses parties, l'intérêt médical s'y attarde. Un ouvrage botanique aussi pur que l'Historia de Rajus réserve, à la fin de chaque article définissant une espèce, un paragraphe intitulé vires (« vertus ») où sont énumérés les emplois thérapeutiques ; si Tournefort critique Rajus de faire entrer, par exemple, la propriété d'avoir une vertu purgative dans la définition botanique d'une espèce, il n'en devient pas moins lui-même, parce que botaniste, titulaire de la seconde chaire de médecine au Collège royal.

Ainsi est atteint vers 1700 une sorte de point critique, car les grands problèmes sont désormais posés. La botanique va s'épanouir dans des directions diverses, et il nous devient impossible d'en suivre l'évolution autrement qu'en esquissant le mouvement qui conduit, grâce aux progrès des méthodes et au génie de quelques hommes, à l'état actuel de notre science.

—  Lucien PLANTEFOL

De 1700 à nos jours

De Linné à Darwin

Le xviiie siècle est marqué par un événement majeur dans l'histoire de la botanique et, plus généralement, de la biologie : l'invention du système de nomenclature binominale par le naturaliste suédois Carl von Linné. Dans son ouvrage Species Plantarum, publié en 1753, celui-ci propose de nommer chaque espèce de plante selon un système simple : le nom de genre commençant par une majuscule (par exemple, Laurus) suivi de son épithète en minuscules (nobilis). Ces deux mots latins forment ensemble le nom d'espèce (Laurus nobilis), que l'on écrit toujours en italiques afin de le distinguer des différents noms vernaculaires employés communément (laurier ou laurier-sauce en français, bay laurel en anglais). Ce système est aujourd'hui universellement adopté, tant pour les plantes que pour tous les autres organismes vivants et fossiles, et demeure la règle dans le Code international de nomenclature botanique. Il a eu l'avantage de considérablement simplifier la communication entre les biologistes et, de ce fait, permis d'accélérer les recherches, notamment en botanique. Néanmoins, le Species Plantarum de Linné allait bien au-delà d'un système pour nommer les espèces. Il s'agissait aussi du premier inventaire de toutes les espèces de plantes connues au monde, environ huit mille à cette époque, ainsi que d'un système de classification original, fondé presque exclusivement sur les caractères sexuels des plantes. À l'inverse de son système de nomenclature binominale, le système de classification de Linné a été peu suivi. Dans ce domaine, ce sont les Jussieu qui ont sans doute eu le plus d'influence à l'époque. En particulier, Antoine-Laurent de Jussieu, botaniste au Jardin du roi (aujourd'hui le Jardin des Plantes à Paris), propose dans son ouvrage Genera Plantarum, publié en 1789, un système de classification qui peut être considéré comme l'ancêtre de tous les systèmes majeurs utilisés jusqu'à la fin du xxe siècle.

Au xixe siècle, d'autres botanistes, tels que Augustin Pyrame de Candolle à Genève (Suisse) ou George Bentham et Joseph Dalton Hooker à Kew (Royaume-Uni), apporteront une contribution essentielle à la description et la classification de la biodiversité végétale. Cette tâche s'enrichit constamment des grandes expéditions naturalistes de l'époque, par exemple celles de l'Allemand Alexander von Humboldt aux Amériques et du Britannique Joseph Banks en Australie. Cependant, c'est sans aucun doute la publication, en 1859, par le Britannique Charles Darwin, de L'Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie qui va révolutionner la pensée en biologie, y compris la botanique. La théorie de l'évolution qu'il propose va, en effet, devenir progressivement non seulement le fondement des systèmes classificatoires, mais aussi et surtout une base de travail pour de nombreuses disciplines en biologie. En ce qui concerne la botanique, il est intéressant de noter que Darwin était profondément ennuyé par l'origine presque soudaine des plantes à fleurs (Angiospermes) au Crétacé et la diversification extrêmement rapide des espèces qui s'ensuivit. Dans sa correspondance avec divers collègues au cours des années 1870, Darwin avait alors utilisé l'expression « abominable mystère » pour cette question qui demeure, aujourd'hui encore, loin d'être complètement résolue. Par exemple, si la plupart des chercheurs s'accordent sur l'idée que la coévolution entre les formes de fleurs et leurs insectes pollinisateurs a joué un rôle essentiel dans cette diversification très rapide, cette hypothèse n'a encore jamais été testée à l'échelle du groupe entier des Angiospermes.

Diversification des approches de la botanique

Le xxe siècle est marqué par une accélération considérable des progrès en botanique, tel qu'il est impossible de la décrire de façon succincte. On notera néanmoins trois points importants. Tout d'abord, la génétique est venue appuyer, renforcer, mais aussi transformer la théorie de l'évolution. Ainsi, la génétique se préoccupe aujourd'hui non seulement des processus à l'origine de la variation des espèces et de la spéciation (génétique des populations), mais aussi de la formation des structures morphologiques (génétique du développement) et de l'identification des relations de parenté entre espèces (phylogénie moléculaire). Parallèlement à cet essor, différents progrès technologiques ont accompagné l'étude des plantes : la microscopie (d'abord optique, puis électronique), la photographie, l'informatique (analyses, création de bases de données, accroissement sans précédent des collaborations internationales grâce à Internet). Enfin, les systèmes de classification des plantes ont connu des bouleversements considérables qui n'auront probablement pas d'équivalent au cours du xxie siècle. Ces changements sont importants pour toute la communauté scientifique parce que la systématique est le langage de communication incontournable de tous les biologistes pour se référer à leur matériel d'étude et forme le pilier des inventaires et des mesures de conservation de la biodiversité. Tout d'abord, les botanistes se sont progressivement préoccupés de tenir compte de l'évolution dans leurs systèmes de classification. Ce travail a commencé dès la fin du xixe siècle, par exemple avec les travaux d'Adolf Engler en Allemagne ou de Charles Bessey aux États-Unis, et a culminé avec les systèmes les plus aboutis d'Arthur Cronquist et d'Armen Takhtajan, deux botanistes imposants, l'un américain, l'autre soviéto-arménien, qui partageaient des idées semblables mais ne s'accordaient pas dans le détail des systèmes proposés. Parallèlement au développement des idées sur l'évolution des plantes, la reconstruction phylogénétique, c'est-à-dire des relations de parenté entre organismes, a connu plusieurs révolutions conceptuelles et méthodologiques à partir des années 1960. Le développement des techniques de séquençage de l'ADN à partir des années 1990 a ainsi permis de révéler très rapidement, à la fin du xxe siècle, les grands contours de l'arbre phylogénétique des Angiospermes (et, plus généralement, celui des plantes terrestres ou Embryophytes). Cet arbre est devenu, depuis 1998, la base du système de classification des Angiospermes (système dit APG, en référence à son groupe d'auteurs, Angiosperm Phylogeny Group), mais aussi un outil de travail et de référence essentiel pour la plupart des recherches en botanique.

—  Hervé SAUQUET

BIBLIOGRAPHIE

※ Les origines de la botanique

R. Combes, Histoire de la biologie végétale en France, Paris, 1933

A. Davy de Virville, Histoire de la botanique en France, C.D.U., 1954

A. G. Morton, History of Botanical Science : an Account of the Development of Botany the Ancient Time to the Present, Academic Press, San Diego, 1981

E. Nordenskiold, Die Geschichte der Biologie, Stockholm, 1926, réimpr. Sändig, 1967

J. von Sachs, Histoire de la botanique (Geschichte der Botanik), Paris, 1892.

※ De 1700 à nos jours

APG, « An ordinal classification for the families of flowering plants », in Annals of the Missouri Botanical Garden, no 85, pp. 531-553, 1998

A. Cronquist, The Evolution and Classification of Flowering Plants. Bronx, The New York Botanical Garden, New York, 1988

W. E. Friedman, « The meaning of Darwin's „abominable mystery“ », in American Journal of Botany, vol. 96, no 1, pp. 5-21, 2008

R.-E. Spichiger et al., Botanique systématique des plantes à fleurs, 3e éd., Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 2009

A. Takhtajan, Diversity and Classification of Flowering Plants, Columbia University Press, New York, 1997.

Écrit par :

  • : maître de conférences à l'université Paris-Sud, professeur au Laboratoire écologie, systématique, évolution de l'université Paris-Sud
  • : ancien professeur de botanique à la faculté des sciences de Paris, membre de l'Académie des sciences

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Pour citer l’article

Hervé SAUQUET, Lucien PLANTEFOL, « BOTANIQUE (HISTOIRE DE LA)  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 mai 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/botanique-histoire-de-la/