ANNA KARÉNINE, Léon TolstoïFiche de lecture

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La vie et la loi : de la tragédie à la foi

L'« expérience de laboratoire » que constitue le roman tolstoïen est aussi une épreuve de vérité fondée sur le critère de l'authenticité. C'est elle qui condamne le mari d'Anna, Alexis Karénine, dont la conduite « chrétienne » apparaît entièrement dictée par les conventions sociales et les règles morales apprises. Chez Vronski, dont la virilité généreuse et chevaleresque fait illusion, la faille est mieux cachée : elle apparaît cependant dans des scènes telles que celle – symbolique – des courses, où il provoque par un faux mouvement la chute et la mort de sa magnifique jument Frou-frou, ou dans sa visite en Italie au peintre Mikhaïlov, qu'il agace par ses prétentions d'amateur doué : il s'y révèle comme un dilettante, dont l'activité ne répond à aucun besoin profond de sa nature. C'est l'authenticité, dont la beauté et le naturel sont le signe, qui fait la supériorité morale d'Anna : l'amour est chez elle un don total et irréfléchi, un besoin profond de son être : « Je suis comme un homme affamé à qui on a donné à manger », répond-elle à Vronski qui se reproche de l'avoir rendue malheureuse.

Cependant, l'épigraphe biblique « À moi la vengeance et la rétribution », que Tolstoï a placée en tête du roman, ne signifie pas seulement qu'il dénie à la société le droit de juger une femme que ses institutions hypocrites mènent à l'adultère. Elle implique aussi l'idée d'un châtiment inéluctablement attaché à la transgression de la loi. Elle met ainsi la loi divine en conflit avec la vie, dont l'amour d'Anna semble être l'expression spontanée et irrépressible.

Cette contradiction, qui révèle l'essence tragique de la vie, se reflète dans la conscience et la destinée de Constantin Levine. Son existence idyllique, conforme aux lois de la nature et à celles de la société, devrait lui apporter la paix. Or il n'en est rien : après trois ans de bonheur familial sans nuages, il est saisi soudain, sans raison apparente, par le sentiment de l'absurde et le vertige du néant qui le mènent au bord du suicide. Il n'en est sauvé que par la révélation apportée par la réplique d'un journalier : « c'est mal de vivre pour son ventre, il faut vivre pour la vérité, pour Dieu ». Le sens de la vie échappe aux hommes instruits qui le recherchent par le raisonnement, alors qu'il nous est donné spontanément par la foi que nous partageons avec les plus humbles. La huitième et dernière partie d'Anna Karénine reflète ainsi la grande crise que Tolstoï traverse à l'époque où il achève son roman, et annonce la conversion religieuse qui en sera l'issue.

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Écrit par :

  • : professeur à l'université de Paris-Sorbonne et à l'École normale supérieure

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«  ANNA KARÉNINE, Léon Tolstoï  » est également traité dans :

TOLSTOÏ LÉON NIKOLAÏÉVITCH (1828-1910)

  • Écrit par 
  • Michel AUCOUTURIER
  •  • 4 546 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Les grands romans (1863-1877) »  : […] Marié le 23 septembre 1862 avec Sophie Bers (Sofija Andreevna Bers, 1844-1919), fille d'un médecin militaire, Tolstoï s'installe à Iasnaïa Poliana où la vie de famille et les soins de son domaine l'absorbent, tout en lui laissant suffisamment de loisirs et de liberté d'esprit pour entreprendre une œuvre monumentale. L'amnistie qui, à l'avènement d'Alexandre II, a permis le retour de certains décem […] Lire la suite

Pour citer l’article

Michel AUCOUTURIER, « ANNA KARÉNINE, Léon Tolstoï - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anna-karenine/