JARRY ALFRED (1873-1907)

Ubu est entré dans le ciel mythologique : ce qu'il y eut de prophétique dans les dits de ce maroufle, abondamment illustrés par les événements de ce temps, manifeste une nécessité historique dont Alfred Jarry s'est trouvé l'instrument privilégié. Tandis que les créateurs d'emblèmes universels, Cervantès ou Goethe, s'abritaient dans les coulisses d'où ils manœuvraient don Quichotte ou Faust, l'écrivain français s'est appliqué à faire de tout un pan de sa vie une interprétation théâtrale du rôle d'Ubu, pour révéler en ce personnage l'instance centrale de l'esprit humain. Affirmation dénuée d'humilité, sur laquelle s'articulent les thèmes très divers du poète, du dramaturge et du romancier.

Mélusine était souillarde de cuisine, Pertinax eschalleur de noix

Jarry naît à Laval, le jour de la Nativité de la Vierge, le Soleil, l'ascendant, Mercure et Jupiter étant précisément logés dans le signe de la Vierge, mais Mars dominant au Fond du Ciel. Ce curieux de sciences oubliées, cet inspecteur assidu du ciel nocturne obéira contradictoirement à des sollicitations ennemies répondant au thème soit de la Vierge, soit de Mars.

Des enfances à Laval, celui qui devait conclure à la portée métaphysique de la remémoration amoureuse a fait jaillir l'un des principaux ruisseaux où il ait bu. Les eaux, les mares, les landes désigneront désormais la Bretagne où règnent les Vierges mères. Ce sont elles qui guidaient les processions et les fêtes auxquelles Jarry ne cessera de faire des allusions de transparence variable. À travers leurs gestes se manifeste le merveilleux de la vie, nulle part aussi clairement lisible que dans l'art populaire célébré par L'Ymagier (revue fondée en 1894) ou dans les œuvres d'Henri Rousseau que Jarry vantera le premier. Pas une des héroïnes de Jarry qui ne réincarne les fées et ne ravive dans d'actuels enchantements l'ancien paradis.

Il entre en rhétorique à Rennes où réside sa famille. C'est là que naît le Père Ubu, grâce aux incomparables vulgarités d'un professeur de physique qui assume l'honneur d'en présenter l'exemplaire au tableau. La mythologie ubuesque est, au départ, un fait collectif. À Jarry appartient d'avoir dressé sur la place publique la statue du personnage et de l'avoir mise en marche. Ubu est victime de Jarry, collégien. Mais ce plastron se met à plastronner, prend à son tour des allures martiales à mesure que Jarry se change en Père Ubu et parle par sa voix. Jarry-Ubu est à la fois victime et sacrificateur par échange de prérogatives entre l'élève Jarry et l'immonde bonhomme.

Le thème de l'agressivité qui se développe durant ses dernières années de scolarité détermine le goût aristocratique du scandale que Jarry manifestera jusqu'à sa mort et qui fit la fortune des conteurs d'anecdotes. Arrivé à Paris en 1891, il prépare l'École normale au lycée Henri IV où il rencontre Léon-Paul Fargue ; l'année suivante, à Laval, il endosse la livrée sordide des casernes, avant sa réforme pour « imbécillité précoce ». Ce bref épisode devait contribuer, si l'on en croit Les Jours et les Nuits (1897), à intérioriser le thème martial. Dès 1893, « une existence littéraire poussée jusqu'à l'absurde » (mort de Jarry, Toussaint 1907, un cure-dent aux doigts) en sera l'illustration flagrante.

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Pour citer cet article

Vincent BOUNOURE, « JARRY ALFRED (1873-1907) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le . URL :

Autres références

  • UBU ROI (A. Jarry) - Fiche de lecture

    • Écrit par Mireille LOSCO
    • 807 mots

    Le personnage d'Ubu a pour origine un professeur de physique du lycée de Rennes, Félix Hébert, auquel ses élèves consacrent une littérature de potache. L'un d'entre eux, Charles Morin, écrit en 1885 Les Polonais, pièce pour marionnettes qu'il fait représenter trois ans plus...

  • UBU ROI (mise en scène B. Sobel)

    • Écrit par Raymonde TEMKINE
    • 813 mots

    C'était un temps, il est vrai – on l'appela la Belle Époque –, où à Paris on se battait pour le théâtre. Au cours de la représentation, on criait très fort au scandale, et on défendait tout aussi âprement la pièce. L'accueil réservé à Ubu roi fut de la sorte quand,...

  • COMÉDIE

    • Écrit par Robert ABIRACHED
    • 4 762 mots
    • 1 média
    ...théâtre traditionnel par une subversion beaucoup plus radicale, et c'est également dans les dernières années du xix e siècle que ce mouvement commence avec Jarry : dans Ubu, sous la poussée d'un burlesque violent, les idées reçues volent en éclats ; le personnage s'efface devant la marionnette, l'action intelligible...
  • LAUTRÉAMONT ISIDORE DUCASSE dit COMTE DE (1846-1870)

    • Écrit par Jean-Luc STEINMETZ
    • 2 805 mots
    ...épisodes. Remy de Gourmont a mesuré l'incohérence de cet « esprit malade » où il pressentait aussi un « ironiste supérieur ». Dès 1893, Jarry et Léon-Paul Fargue se donnent comme des sectateurs du Montévidéen. Jarry, surtout, dans sa pièce Haldernablou, recueillie dans son premier livre...
  • PATAPHYSIQUE

    • Écrit par Noël ARNAUD
    • 1 613 mots

    Science des exceptions ; science des solutions imaginaires. Deux notions fondent la 'pataphysique : celle des équivalences, et le clinamen ou légère déclinaison des atomes dans leur chute. Elle s'ébauche au lycée de Rennes dans la classe de physique du professeur Hébert entre 1885 et 1888. ...

  • ROUSSEAU HENRI (1844-1910)

    • Écrit par Dora VALLIER
    • 1 533 mots
    • 6 médias
    C'est sans doute ce côté bizarre de sa peinture qui a provoqué l'intérêt d'Alfred Jarry. On situe leur rencontre en 1893, l'année où Rousseau a pris sa retraite. Originaires de Laval l'un et l'autre, ils se lient d'amitié malgré la différence d'âge. Jarry fait connaître la peinture de Rousseau dans...

Voir aussi