Invoquer la « capacité de sublimation » pour expliquer en quoi tel individu a échappé à la névrose, comment tel grand homme s'est trouvé produire telle œuvre géniale, n'est-ce point une façon bien dérisoire de répéter la question du pourquoi de la destinée – comme si à cette question une autre réponse était possible, hors l'accomplissement de la vie ? N'est-ce point – pour reprendre l'expression de Nietzsche à propos de la théorie kantienne des « facultés » – effectuer une simple « réponse de comédie » ? La psychanalyse, à laquelle semble revenir de nos jours le privilège d'utiliser cette notion, a-t-elle pu faire autre chose qu'enregistrer le constat de Hölderlin :
Les mortels vivent de salaire et de travail ; dans [l'alternance du labeur et du repos tous sont heureux ; pourquoi donc ne s'endort-il [jamais,l'aiguillon que je porte en mon sein ?
Aussi bien la sublimation se caractérise-t-elle tout d'abord comme un certain type de mutation rapide et admirable. Tel le passage de l'état solide à l'état gazeux, sans phase liquide intermédiaire : les propriétés du corps sublimé demeurent intactes ; bien plus, l'opération apparaît comme un procédé de purification, visant à libérer le corps de ses parties hétérogènes.
Le terme, à la veille du développement de la chimie, était ainsi prédestiné à une transposition dans le registre moral. L'initiative devait en revenir au poète – et commerçant – hambourgeois Brockes, auteur d'une théodicée de la vie quotidienne, Les Plaisirs terrestres en Dieu, dont furent nourris les romantiques allemands. Mais Goethe, le premier, sut dépasser cet usage tout métaphorique, en vue de caractériser la création poétique : les états d'âme, les sentiments, les événements ne sauraient être rapportés au théâtre avec leur naturel originaire ; ils doivent être « travaillés, accommodés, sublimés » (verarbeitet, zubereitet, sublimiert). De même, Victor Hugo, dans La Bouche d'ombre, s'autorise de l'origine chimique du terme, pour réclamer :
La sublimation de l'être par la flam […]
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