3. Un outil de choix : le langage
La curiosité de Raymond Queneau est immense : elle s'étend à tous les domaines de la science, avec une préférence marquée pour les mathématiques. Cette disposition encyclopédique réunit notamment deux penchants complémentaires : le goût pour l'acquisition du savoir et l'intérêt pour les méthodes de la découverte. Le deuxième point est naturellement essentiel : c'est lui qui fait de Raymond Queneau un esprit scientifique véritable, et non un compilateur du type Bouvard et Pécuchet. On se gardera de négliger cet aspect de sa personnalité qui l'a conduit à diriger l'Encyclopédie de la Pléiade. Enfin, on se souviendra, toujours à ce propos, de la jolie question posée dans Odile : « Quelle satisfaction peut-on bien éprouver à ne pas comprendre quelque chose ? »
C'est au langage, qui allait devenir son principal outil de travail, que la curiosité de Queneau s'est appliquée avec le plus de constance et de pénétration. C'est aussi cet aspect de son art qui a le plus vivement frappé les critiques. Tous ses commentateurs, et ils commencent à devenir nombreux, ont insisté sur le « français parlé » de Queneau, et plus précisément sur ce qui leur sautait immédiatement aux yeux : les trouvailles phonétiques, comme Polocilacru (Le Dimanche de la vie) et le célèbre Doukipudonktan sur quoi s'ouvre Zazie dans le métro.
Il est bien vrai que le langage de Queneau constitue un apport dont il est peu d'exemples dans la littérature contemporaine. Comme toutes les propositions réellement révolutionnaires, il joue sur deux niveaux : le corrosif et le bâtisseur. Le corrosif traque les lieux communs, fanfaronnades et vacuités, les met en évidence avec malice, les rend inutilisables à jamais. Le bâtisseur offre de nouvelles formes d'écriture, plus directes, plus efficaces ou plus subtiles.
Allant jusqu'au bout de ce souci, en 1960, avec son ami le mathématicien François Le Lionnais, Raymond Queneau fonde l'Ouvroir de Littérature Potentielle, qui se propose de créer de nouvelles « structures » poétiques et romanesques (de nouvelles formes fixes, comparables au sonnet, par exemple, ou des contraintes analogues à la règle des trois unités). L'OuLiPo, dont les membres actuels continuent à travailler dans le même sens, ne fut pas un simple « club littéraire » de plus, mais une création véritable : l'œuvre de Raymond Queneau la plus insaisissable et la plus riche.
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