Avec Dashiell Hammett, Raymond Chandler est l'un des grands maîtres du thriller. Hammett et Chandler ont en commun le sens de l'action et un art du dialogue où éclatent les plus belles qualités de la langue américaine : la brièveté, le « punch » et un humour qui repose en grande partie sur des images fortes et colorées. Là s'arrête la ressemblance. Alors que les personnages principaux de Hammett se caractérisent par une ambiguïté fondamentale dont les racines sont sociales (nul n'échappe à la contamination de son milieu), Chandler bâtit ses romans autour d'un héros, le détective privé Philip Marlowe, qui, en dépit des aspects sordides, cruels et déprimants du monde dans lequel le plongent ses enquêtes, conserve les vertus cardinales dont l'a doté son créateur.
Héros complexe, au demeurant : ni superman du muscle ni prince de la cellule grise. Il lui arrive de tomber sur plus fort que lui, et il n'est pas rare qu'il se trompe, tout au moins momentanément. Rien du play-boy, mais des années et des kilos en trop ; du charme, pourtant, résultat d'un savant cocktail : il est solide sans sacrifier au culte aveugle de la puissance physique, intelligent sans être intellectuel, cultivé sans être érudit, bon sans faiblesse, humain sous les dehors cyniques et désabusés du « privé » qui en a vu d'autres ; à l'écran, une merveilleuse rencontre avec Humphrey Bogart. Homme d'expérience et lucide donc, mais un peu redresseur de torts, Marlowe a un autre signe distinctif : il a horreur des riches, non parce qu'ils sont riches, mais parce qu'ils ont généralement perdu toute authenticité. Il ne faut pas chercher chez Marlowe une dimension politique, son univers est essentiellement moral. Dans cet univers, la femme doit apparaître surtout comme l'Ève pécheresse ; les hommes tuent, mais le crime central des romans est toujours l'œuvre d'une femme : ainsi dans Le Grand Sommeil (The Big Sleep, 1939), Adieu ma jolie (Farewell my Lovely, 1940), La Grande Fenêtre (The High Window, 1942), La Dame du lac (The Lady in the Lake, 194 […]
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