Père du thriller et maître du genre, Dashiell Hammett fut mille fois copié, jamais égalé (sauf peut-être par Raymond Chandler). Il a très peu publié : en tout cinq romans et quelques nouvelles. Cette production est également très limitée dans le temps : les grands chefs-d'œuvre, La Moisson rouge (Red Harvest, 1929), Le Faucon maltais (The Maltese Falcon, 1930) et La Clé de verre (The Glass Key, 1931) s'inscrivent dans une période très brève. Suivent trente ans de silence.
L'univers de Hammett révèle un pessimisme presque absolu. L'écrivain porte sur la société américaine un regard sans illusion et sans espoir. Omnipotence des rackets, corruption de la police, règne de l'argent, tous ces thèmes sont devenus des clichés du thriller, mais peu d'écrivains les ont à ce point poussés au noir. Dans un monde perçu comme irrémédiablement pourri, la survie passe par la morale individuelle. Qu'ils soient gangsters ou détectives, les personnages principaux adhèrent farouchement au même code : entêtement, courage et endurance constituent le triptyque qui permet le respect de soi-même, seule valeur tangible dans un milieu où les motivations d'ordre éthique n'existent pas. Aucun donquichottisme, aucun réformisme. Aucun psychologisme non plus. Au contraire, le refus de la psychologie. L'écriture est résolument et totalement béhavioriste ; jamais la moindre allusion aux pensées ou aux sentiments d'un personnage. D'où une ambiguïté constante, que l'on trouve par exemple dans La Clé de verre, sans doute le roman le plus représentatif de Hammett, le plus glacé et le plus trouble.
Béhaviorisme systématique, art du tempo, sens du raccourci, écriture rapide et brutale, dialogues percutants, pleins de verve et parfois d'humour ; l'art de Dashiell Hammett est très proche d'un autre genre, qui s'est immédiatement emparé de lui, et qu'il a influencé : le cinéma.
Jean-Paul ROSPARS
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