3. Narcissisme et état amoureux
Notre rapport à la réalité (à autrui, aux choses quotidiennes, aussi bien qu'à ce que nous appelons « nous-même »), rapport dénommé par Freud relation d'objet, parce qu'il pose le monde comme une collection d'objets séparés, identiques à eux-mêmes, suppose donc un refoulement, une sorte d'oubli de nos liens archaïques avec le monde. La tentative de « passer » ce refoulement, cet oubli, mène l'homme à privilégier d'autres modes de liaison : création, jouissance esthétique, expériences mystiques sont autant de formes différentes selon lesquelles la cohésion narcissique s'organise. On ne traitera ici que de l'état dans lequel Éros se manifeste (et avec lui les forces de liaison) sur le mode le plus spectaculaire, c'est-à-dire l'état amoureux. Pourquoi le dieu qui nous attache à l'Autre se désigne-t-il du même nom que la force qu'on a repérée au principe de la liaison inconsciente ? En d'autres termes, quels rapports l'amour entretient-il avec le narcissisme ?
Freud définit l'amour comme un état spécifique où le moi, progressivement, s'appauvrit au profit de l'objet aimé ; il déclare que cet objet prend la place du moi. Ces propos prennent tout leur relief, tout leur sens, si l'on se rappelle comment le moi vient de nous apparaître : comme effet de la résistance maintenue par la parole, sa matérialité et sa forme. Dire que dans l'amour l'objet prend la place du moi, signifie qu'il se substitue (partiellement et provisoirement) au réseau de mouvements, de signifiants et de formes, qui, jusque-là, assuraient les fonctions narcissiques. C'est, par conséquent, supposer que l'être aimé, ses mouvements, son discours, son image donnent forme à l'énergie psychique, ou libido de celui qui aime, et la rassemblent. Substitution de liaison qui fascine et qui prend un son de vérité d'autant plus que l'autre, son désir sont au principe du narcissisme. L'amour consiste à mettre en scène, avec une personne élue par soi, l'expropriation fondamentale qui rend le narcissisme possible.
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