Il y a deux images de Barrès : celle, qu'a laissée Jacques-Émile Blanche, d'un grand jeune homme pâle, au teint olivâtre, à la lèvre dédaigneuse, à l'allure de dandy, cravate blanche et fleur à la boutonnière ; celle du grand écrivain patriote, enveloppé dans les plis du drapeau tricolore devant une foule de soldats casqués, avec la cathédrale de Strasbourg à l'arrière-plan – c'est la vignette populaire des dernières années de sa vie. Entre ces deux images, une destinée singulièrement plus complexe et une œuvre infiniment plus riche que ne l'imaginent ceux qui condamnent Barrès sans l'avoir lu. Et sans doute n'est-ce pas un hasard si Barrès a exercé une influence sur des hommes aussi divers que Drieu la Rochelle, François Mauriac, Henry de Montherlant, André Malraux, Louis Aragon ou Jean-Marie Domenach. C'est sûrement une erreur de confondre le nationalisme barrésien avec le nationalisme maurrassien : Barrès, en effet, a toujours considéré qu'il n'était pas possible d'être intégralement nationaliste sans assumer toute l'histoire de France, y compris la Révolution, l'Empire et le xixe siècle.
1. Le culte du moi
Né en 1862 à Charmes en Lorraine, Maurice Barrès a huit ans en 1870 et jamais il n'oubliera l'humiliation de la défaite et de l'occupation : « C'est persuasif pour toujours, écrira-t-il vers la fin de sa vie, d'avoir vu dans sa huitième année une troupe prussienne entrant sur un air de fifre dans une petite ville française. »
Le jeune Barrès étudie d'abord au collège de la Malgrange, où il est très malheureux, puis au lycée de Nancy ; son professeur de philosophie, Burdeau, apparaîtra plus tard sous le nom de Bouteiller dans Leurs figures. Il vient à Paris faire des études de droit qui le passionnent peu et il fréquente assidûment les cénacles littéraires. De 1888 à 1891, il publie les trois romans qui constituent Le Culte du moi : Sous l'œil des barbares (1888), Un homme libre (1889), Le Jardin de Bérénice (1891). C'est la gloire : à moins de trente ans, Barrès est sacré […]
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