3. Le « chant profond »
Mais la doctrine politique de Barrès n'est pas l'essentiel ; ou du moins, pour comprendre pleinement cette doctrine, il faut la situer dans l'ensemble de son œuvre : il ne faut oublier ni Du sang, de la volupté et de la mort, ni Amori et dolori sacrum, ni Le Greco, ou le Secret de Tolède, ni La Colline inspirée, ni surtout les quatorze volumes des Cahiers où l'on découvre un Barrès incertain et vulnérable, rendant hommage à ses adversaires et critiquant parfois avec rudesse ses amis politiques, un Barrès hanté par la mort, sensible au mystère de la foi (cf. notamment les pages sur l'angoisse de Pascal dans le tome VII des Cahiers). Le manuscrit auquel travaillait Barrès dans les derniers jours de sa vie était intitulé Le Mystère en pleine lumière.
Si on ne regarde que la doctrine, on est tenté d'affirmer que le nationalisme de Barrès est très peu original et foncièrement conservateur, mais s'il est vrai que le nationalisme de Barrès est, avec ses limites très apparentes, celui d'une époque et celui d'une société rurale, repliée sur elle-même, rebelle aux transformations économiques et aux mutations sociales, c'est aussi un choix singulièrement plus profond que celui d'un parti.
Rien de plus traditionnel que le thème de « la terre et les morts », mais ce thème apparemment banal a pour Barrès une signification intime et profonde. La terre est la terre lorraine, la terre d'une province déchirée, la terre dans laquelle s'enracinent les arbres et les hommes (cf. Les Déracinés, sept jeunes Lorrains qui quittent leur province natale pour se fixer à Paris ; et l'amour de Barrès pour les arbres, symbole de continuité, d'immobilité, d'ordre naturel). De même, le sentiment de la mort emplit toute l'œuvre de Barrès : « La Mort de Venise », Du Sang, de la volupté et de la mort, l'inscription dans la cathédrale de Tolède : Hic jacet pulvis, cinis et nihil (poussière, cendre et néant), la mort de sa mère, de son ami Stanislas de Guaita, de son neveu Charles Demange, les […]
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