2. La mentalité prélogique
Pour distinguer la mentalité primitive de la nôtre, Lévy-Bruhl la qualifie de mystique (c'est-à-dire fondée sur des croyances à des forces surnaturelles) et de prélogique, voulant signifier par là non point qu'elle est antérieure ou opposée à la logique, mais qu'elle n'obéit pas exclusivement aux lois de notre logique et notamment au principe d'identité. Ainsi, la pensée primitive formée par des représentations collectives qui ne sont pas purement intellectuelles peut s'accommoder de la contradiction. Elle obéit à un principe qui ne fait pas partie de la logique de notre science rationnelle, à savoir le principe de participation, en vertu duquel un être peut être à la fois lui-même et autre chose. Ainsi, le primitif se croit non seulement un homme, mais aussi un animal parce qu'il participe à l'espèce animale de son totem, et il peut être à la fois là où il dort et là où son rêve le situe. Il résulte de ces caractéristiques de sa mentalité que le primitif est peu apte à abstraire et à généraliser. Il est plus sensible aux rapports qualitatifs qu'aux différences quantitatives ; il a une perception homogénéisante de la nature et de tous les êtres. Il croit à l'efficience des puissances occultes, ce qui l'amène à négliger les causes secondes au profit des causes mystiques. Si l'homme primitif est capable d'une activité technique élaborée, c'est parce que ce type d'activité met certes en jeu les lois de la physique mais n'en implique pas la conscience claire. Il ne se saisit pas lui-même comme un sujet distinct, mais il tend plutôt à considérer tous les êtres comme les réceptacles de forces impersonnelles et diffuses. De même, l'individu ne se pense pas en dehors de son groupe. Il participe à ce qui l'entoure, et il ne se sépare pas de ses « appartenances ».
Entre cette mentalité primitive et la mentalité civilisée, Lévy-Bruhl a donc marqué des différences de nature, mais il n'exclut pas qu'il puisse y avoir des transitions. Par exemple chez les Australiens, la participation est directement vécue dans une homogénéité totale, tandis que chez les Indiens d'Amérique, moins primitifs, le sacré se sépare du profane, et la participation est représentée, figurée. C'est une étape vers la pensée abstraite. Il y a donc un aspect évolutionniste de la théorie ainsi exposée. Mais, par ailleurs, Lévy-Bruhl a précisé que l'esprit humain ne pouvait se passer complètement ni de la logique ni de la participation, de sorte que la mentalité primitive paraît faire partie des structures permanentes de la nature humaine. Telle est l'interprétation que proposent par exemple E. Bréhier et J. J. Van der Leeuw.
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



