L'œuvre de Lewis Carroll fait problème : écrite d'abord pour des enfants, c'est chez les adultes qu'elle connaît à l'heure actuelle le plus grand succès ; insérée dans le courant qui, à l'époque victorienne, a transformé la littérature enfantine, c'est au milieu du xxe siècle qu'on a pris la mesure de son caractère d'avant-garde dans divers domaines des sciences humaines ; écrite par un clergyman très respectable, elle aboutit à un démantèlement de tout un univers intellectuel, et parfois moral, qui a permis l'entrée de son auteur au panthéon des surréalistes. On conteste sa valeur proprement littéraire, on met en doute son intérêt éducatif, on ne croit pas à la présence en elle d'intuitions logiques, linguistiques ou psychologiques, et pourtant, sur chacun de ces terrains, les aventures au pays des merveilles d'Alice et de ses émules, Sylvie et Bruno, sont riches d'enseignements ou de révélations. Bref, la personnalité de Carroll, typique mais excentrique, appartient aussi bien à notre temps qu'au règne de Victoria.
1. Poète et logicien
Lewis Carroll, de son vrai nom Charles Lutwidge Dodgson, naquit à Daresbury, petite bourgade proche de Manchester. Son père était prêtre de l'Église anglicane, ministre de la paroisse, et devait plus tard accéder à de plus hautes responsabilités. Charles était le troisième enfant d'une très nombreuse famille. La majeure partie de son enfance s'écoula à Daresbury, puis à Croft, dans le Yorkshire, à partir de 1843. On sait que Charles aimait inventer, pour ses frères et sœurs, des jeux divers, et qu'il monta notamment des spectacles de marionnettes. À douze ans, on le mit en pension à Richmond et, un an et demi plus tard, il entrait à la grande public-school de Rugby. Son séjour y fut, de son aveu, fort pénible, par suite du régime des punitions et surtout du poids de la vie collective, rendu plus lourd encore pour lui par son goût médiocre pour le sport. Il y fit de bonnes études et, après quatre ans passés à Rugby, fut admis à Oxford (Christ Church College), où il s'installa en janvier 1851 […]
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