Surtout connu comme illustrateur de Alice au pays des merveilles, et de À travers le miroir de Lewis Carroll, John Tenniel a été également l'un des principaux collaborateurs du célèbre Punch. Les gravures réalisées pour le livre de Carroll révèlent en Tenniel un illustrateur et un caricaturiste. Ses illustrations pour Alice sont devenues pour la plupart des lecteurs indissociables de cette œuvre. On peut dire qu'elles constituent une sorte de garde-fou. Elles imposent à un texte sans précédent dans l'histoire de la littérature une convention issue de l'expérience de la caricature. Un conflit opposa l'illustrateur à l'auteur à propos de la représentation du personnage d'Alice. Le passage de la lecture du texte à sa transposition dans le domaine de l'image restreint singulièrement l'apport verbal de l'écrivain anglais et son pouvoir de contagion. En effet, les illustrations de Tenniel insistent sur la fonction « imageante » de l'écriture et nous montrent des personnages figurés dans un espace-temps semblable au nôtre alors que Carroll s'affranchit précisément de ces limitations. Dans la réduction qu'opère Tenniel, le nonsense du récit est conjuré par la fixité de formes qui recréent une pseudo-familiarité.
L'apport du caricaturiste est décelable dans certaines illustrations où l'on reconnaît les portraits de Disraeli (en lion) et de Gladstone (en licorne). On retrouve aussi des allusions à des compositions de Quentin Metsys et de John Everett Millais. Les références à l'actualité ont certainement provoqué chez les contemporains de Carroll et de Tenniel une sorte de connivence avec les créateurs. À l'inverse, pour le lecteur contemporain, les éléments allusifs et descriptifs de ces illustrations s'estompent, faisant apparaître leur caractère démodé. Certes, il y a charge, parodie, pastiche dans Alice mais dans le dessein de démonter les conventions de la représentation verbale. Les personnages sont des prétextes, ils n'interviennent que pour libérer les possibilités analogiques du langage. Les dessins que Tenniel a réalisés pour le texte de Carroll sont hors de toute pesanteur ; ils illustrent des situations, non des personnages. Faire le procès de l'illustration de Tenniel revient peut-être à faire le procès du caractère réducteur de toute illustration descriptive. Celle-ci rend l'œuvre prisonnière de l'actualité puis, par voie de conséquence, du passé.
Marc THIVOLET
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