3. Le langage remis en question
Sylvie et Bruno, tout en poursuivant la découverte du monde enfantin – et en l'agrémentant d'une histoire d'amour et de morale passablement ennuyeuse – met en lumière plus clairement l'une des difficultés essentielles que l'enfant rencontre dans ses rapports avec les adultes : la communication. C'est au niveau du langage et du raisonnement que commencent les problèmes. Et ce sont ces deux domaines sur lesquels s'exerce la verve, souvent agressive, de Carroll et de ses personnages : en multipliant les jeux de mots, depuis le calembour le plus facile jusqu'au jeu le plus subtil sur les sens propre et figuré de certains vocables ; en remettant en question tous les clichés du discours, les expressions-à-ne-pas-prendre-au-pied-de-la-lettre ; en détruisant, au fond, en nous, toute confiance dans la valeur du langage en tant qu'outil et que moyen de communication d'une pensée sur laquelle seul celui qui l'a conçue – et avant, surtout, qu'il tente de l'exprimer – a des chances d'avoir quelques lumières. C'est tout notre discours qui est atteint par cette tare originelle qu'est l'absence de règles objectives ; ce que nous appelons raisonnement n'est que le cheminement, éminemment subjectif, de notre affectivité, l'expression de notre monde individuel.
On comprend, dans ces conditions, l'intérêt grandissant que Carroll a porté à la logique. Sa Logique symbolique (dont la mort l'empêcha d'achever la deuxième partie) expose clairement qu'il s'agit pour lui de permettre à ses lecteurs, à partir d'exemples amusants – la forme en effet est seule à compter, la matière sur laquelle s'exerce le raisonnement syllogistique étant indifférente – de « raisonner bien » et, par là, de déceler chez autrui les failles et les sophismes de l'argumentation. D'où l'effort de mathématisation et de symbolisation, conditions d'objectivité de cette nouvelle science du discours. Carroll n'a certes pas prouvé totalement sa théorie et, chez lui, la démolition du « vieux langage » l'emporte sur […]
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