6. L'énigme et sa réalité
Aussi Fannie Ratchford a-t-elle mille fois raison lorsque, dans la préface de son livre consacré aux écrits d'enfance, elle renvoie dos à dos avec une audace tranquille l'ensemble des interprétations que leur méconnaissance inconcevable de la réalité du texte frappe de nullité et la masse à proprement parler fantastique de livres consacrés depuis un siècle à exalter le moindre fait de la vie des Brontë, le moindre caractère du village, du Yorkshire tout entier qu'ils ont rendu fameux, sans pouvoir ajouter beaucoup au livre original dont ils procèdent tous, la biographie d'Elizabeth Gaskell.
Après C. W. Hatfield, admirable érudit qui a consacré le plus clair de sa vie à déchiffrer l'ensemble des manuscrits des quatre enfants et à qui l'on doit en particulier une édition définitive des poèmes d'Emily, Fannie Ratchford est la première à avoir tenté un saut décisif, même si ses travaux restent fort discutables. Elle a cherché, d'une part, à établir un réseau de relations entre les écrits de jeunesse et les romans qui les redoublent et, d'autre part, à rétablir l'intrigue narrative qui organisait originellement les poèmes d'Emily.
Car la position si singulière d'Emily dans l'ensemble de l'œuvre familiale doit beaucoup à la disparition de la totalité des manuscrits où ces poèmes avaient leur place. Il ne fait aucun doute que, si l'on possédait ses manuscrits et ceux d'Anne, Wuthering Heights, loin d'être ce livre clos et solitaire qui reste l'instrument majeur de l'abstraction trompeuse où l'on tient Emily, retrouverait sa place naturelle, comme les romans d'Anne auraient la leur, comme ceux de Charlotte ne s'éclairent que si on les réintroduit dans le cycle ouvert par ses premiers écrits et ceux de Branwell. Ainsi s'impose, autour d'une absence centrale, l'idée indiscutable d'un texte unique qui rassemble tous les écrits des quatre enfants et constitue l'« œuvre complète » où Charlotte a le privilège opposé de couvrir tout le champ. Car si l'on peut s'enchanter isolément de tel roman, de tel poème, la tentation de la juste lecture doit se payer au prix de la totalité du texte.
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