3. Une mythologie privée
Le premier caractère de ces écrits d'enfance, puis d'adolescence, est d'être d'autant plus intensément mimétiques qu'ils sont plus personnels. Ils prennent appui sur un jeu oral dont on ignore tout, qui se redouble dans le jeu plus savant de l'écriture. Ils se présentent comme un vaste système de transformations qui assume la singularité d'une structure familiale en utilisant comme langue un ensemble mouvant de moyens culturels. On se trouve devant une sorte de mythologie privée qui mêle librement l'histoire et la littérature, les religions et les légendes, l'art et la politique, pour répondre à la réalité d'une situation où le désir de chaque enfant trouve ainsi à s'exprimer dans un dialogue collectif. Cette activité littéraire est strictement privée, d'autant moins destinée à la publication qu'elle en assure la fonction à l'intérieur de son propre univers par un ensemble de journaux, d'auteurs, éditeurs et libraires. Le presbytère de Haworth est une société close qui célèbre ses dieux et conjure ses démons par le plus moderne des rites : l'écriture.
Cet ensemble fabuleux est représenté aujourd'hui par quatre à cinq mille pages, prose ou poèmes, qui sont essentiellement l'œuvre de Charlotte et Branwell. Il ne reste en effet presque plus rien des nombreux textes cités par Emily et Anne dans leurs rares journaux ; seuls des poèmes consignés sur des carnets témoignent, fragments erratiques, de la geste perdue.
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