5. L'inachèvement perpétuel
Néanmoins, l'objet ne saurait être emprisonné dans une définition ni dans une formulation adéquate. Entre mots et chose, il y a du jeu ; et, se situant dans cet écart, le poème ne peut être qu'« objeu », expression toujours provisoire et susceptible d'être remise en jeu. Ponge a pris de plus en plus délibérément, mais toujours avec humour, son parti de cette approximation et de cet inachèvement perpétuels. À l'idéal du texte bref, clos sur lui-même, qui présidait au Parti pris des choses, il a substitué le « proême », poème en quête de lui-même, qui associe à son élaboration sa propre critique et sa poétique ; puis le « carnet », et les brouillons eux-mêmes, publiés tels quels dans leur intégralité, en un geste qui confère à la « fabrique » du texte une dignité égale à celle de son état ultime. Il rejoint ainsi toute une tendance de l'art moderne, qui valorise l'« œuvre ouverte » et le work in progress.
Telle avant-garde littéraire a cru pouvoir reconnaître dans cette pratique sa propre conception d'une écriture qui s'engendrerait à travers la dérive infinie de ses signifiants, et qui ne parlerait que d'elle-même. Or les reprises obstinées et les corrections minutieuses qui ponctuent les versions successives du texte témoignent rarement chez Ponge d'un narcissisme ou d'un abandon aux hasards de la plume ; bien plus souvent, d'un scrupule sans cesse renaissant et d'un effort constant pour atteindre une formulation plus proche de la vérité de l'objet ou de la pensée. Les différents états du texte sont autant d'épreuves où se révèlent, partiellement, les traits d'une réalité fuyante mais unique. La loi de l'écriture pongienne, ce n'est ni l'infaillibilité illusoire d'une reproduction mimétique du réel ni l'arbitraire d'un jeu gratuit des signifiants : c'est une sorte de « rigueur variée », cette « folle rigueur » dont parlait à son propos Marcel Arland.
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