2. Entre mots et choses
Ponge a su résister à la tentation fréquente de dissocier le travail sur la langue du travail sur le réel ; alors que les modes exaltaient unilatéralement tantôt l'un (surréalisme, telquellisme), tantôt l'autre (existentialisme, marxisme), il a toujours soutenu que le parti pris des choses était pour le poète inséparable du compte-tenu des mots. Si Ponge a mis d'abord l'accent sur les choses, c'est par méfiance à l'égard des idées et des idéologies, et du langage usé qui les véhicule. Il cherche à surprendre un ordre des choses indépendant des significations que leur impose une culture sclérosée. Il recourt délibérément à la prose, pour se soustraire aux conventions du vers ; et il se plaît à réhabiliter des objets méprisés par la société et par la tradition poétique, comme le cageot, la cigarette ou le galet.
Mais cet intérêt pour « le monde muet » n'implique nullement une abdication des pouvoirs du langage. Dans la mesure où elle échappe aux prises des codes constitués, la chose en appelle à un renouvellement de la langue, elle « maintient la parole en forme ». Elle oblige le poète à « parler contre les paroles » toutes faites, à réinventer le lexique. Au lieu de s'arrêter à la signification que véhicule habituellement le nom de la chose, Ponge le fait jouer, « littéralement et dans tous les sens », en revenant à son étymologie, en le décomposant, en l'associant à d'autres mots voisins par le son ou par le sens : au bout de son fil (en latin funus), l'araignée « agit en funambule funeste ». De tels « jeux de mots » sont autant d'« objeux », de procédés heuristiques pour découvrir un aspect encore innommé et inaperçu de l'objet.
Un des aspects majeurs du travail de Ponge consiste précisément à traiter les mots comme des choses : il réactive leur « contenu imagé », en rendant par exemple aux métaphores d'usage leur sens concret (dans l'huître, on trouve « à boire et à manger ») ; il exploite à des fins mimétiques leur substance graphique (verre porte à l'initiale une lettre qui est à l'image de son référent) ou phonique (« le u de cruche sonne creux »). Cette attention prêtée à la matière verbale ne vise pas à l'élaboration d'un objet de langage clos sur lui-même, comme le voudrait une interprétation formaliste ; il s'agit bien plutôt pour Ponge, en donnant aux mots « une épaisseur presque égale » à celle des choses, de « rendre compte de la profondeur substantielle » du monde. « Réson » et raison, « fonctionnement et signification » sont indissociables : Ponge est aussi éloigné du formalisme que d'un plat réalisme.
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