3. Matérialisme et humanisme
La matérialisme revendiqué par Ponge, qui s'inspire de Lucrèce plus que de Marx, a souvent donné lieu à quelques confusions. Il répond sans doute à un certain rejet de l'idéalisme, du subjectivisme et de l'anthropocentrisme de la tradition poétique. Ponge entend décrire les choses « de leur propre point de vue », et non « du point de vue de l'homme seulement » ; et il lui est arrivé de se réclamer d'une objectivité quasi « scientifique », qui donne parfois au poème l'allure d'un compte rendu d'expérience ou d'observation. Est-ce à dire que Ponge bannisse de sa poésie toute trace de subjectivité et d'humanité ? Il semble plutôt qu'il attende de son interrogation des choses une nouvelle définition de l'homme et du sujet.
Ce que Ponge rejette, c'est une conception classique du sujet, fondée sur le cogito, conscient de soi et maître de lui-même comme de l'univers. La catastrophe historique et métaphysique des deux guerres mondiales a ruiné cette prétention à la plénitude et à la souveraineté : « L'homme non seulement n'a plus rien ; mais il n'est plus rien ; que ce je. Ça n'a plus de nom... qu'un pronom ! » Mais, ayant dû faire table rase de ses illusions d'autonomie, la conscience contemporaine peut trouver dans son ouverture aux choses une chance unique de se reconstruire et de se renouveler. Se tourner vers l'objet, ce n'est pas nécessairement se détourner de la subjectivité, mais trouver le moyen de la découvrir et de l'exprimer. Ponge rejoint l'intuition de la phénoménologie : « Notre âme est transitive. Il lui faut un objet, qui l'affecte, comme son complément direct, aussitôt. » À chaque objet s'attache « un complexe de sentiments particuliers » ; le décrire, c'est élucider l'« émotion » qu'il nous procure. Il y a donc un certain lyrisme de Ponge, qui n'est pas l'expression d'une intériorité, mais celle d'une subjectivité ouverte sur le monde et en quête de soi.
Il existe donc aussi un humanisme de Ponge ; mais il repose sur une conception nouvelle de l'homme : « C'est de l'homme inconnu jusqu'à présent de l'homme. » Le poète doit « se transférer aux choses », qui lui « proposent un million de qualités inédites » à s'approprier, et de sentiments nouveaux à éprouver ; ainsi les escargots « tracent-ils aux hommes leur devoir » et leur donnent une véritable leçon de morale et de poésie terre à terre. Dans sa confrontation avec les choses et les animaux, l'homme apprend qu'il n'est pas ce pur esprit ou cette belle âme dont la poésie lui renvoyait complaisamment l'image, mais « quelque chose après tout de plus matériel et de plus opaque [...], de mieux lié au monde ».
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