6. L'éthique comme philosophie première
Les années 1980 marquent une dernière période dans l'œuvre de Lévinas, jalonnée par plusieurs recueils d'articles importants : De Dieu qui vient à l'idée (1982), L'Au-delà du verset (1982), Entre nous (1991). S'y ajoutent deux conférences qui ont une valeur presque testamentaire : Éthique comme philosophie première (1982), Transcendance et Intelligibilité (1984), ainsi que des entretiens radiophoniques qui constituent une excellente introduction à la pensée du philosophe : Éthique et Infini (1982).
Une phrase de ces entretiens résume bien la tonalité fondamentale de cette période de maturité : « Mais à vrai dire l'apparition, dans l'être, de ces „étrangetés éthiques“ – humanité de l'homme – est une rupture de l'être. Elle est signifiante, même si l'être se renoue et se reprend. » Les « étrangetés éthiques », qui marquent la singularité de la pensée lévinasienne dans le paysage de la philosophie contemporaine, peuvent apparaître aux tenants d'une éthique discursive comme une véritable utopie. C'est une utopie que Lévinas revendique explicitement : « L'étrange, c'est l'étranger. Rien n'est plus étrange ni plus étranger que l'autre homme et c'est dans la clarté de l'utopie qu'on touche l'homme hors de tout enracinement et de toute domiciliation. »
Cette « utopie de l'humain » n'est pas seulement un beau rêve. Elle va de pair avec la revendication que l'éthique de la responsabilité infinie pour l'autre mérite pleinement le titre aristotélicien de philosophie première. Elle nous confronte à la plus radicale des questions : « Être ou ne pas être – est-ce là la question ? Est-ce la première et la dernière question ? » Si l'on se souvient que chez Aristote le titre de « philosophie première » désignait tour à tour la théologie et l'ontologie, on comprend que l'éthique lévinassienne soit inséparable d'une « théologie », dans laquelle Dieu ne peut venir à l'idée qu'à travers l'expérience d'une responsabilité infinie, précédant toute initiative et tout choix.
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