2. La Pythie et le sanctuaire
Delphes est un lieu mythique. Le réel – paysage, édifices, événements – y revêt plus qu'ailleurs la valeur de symbole, de parade théologique. Tout objet, toute portion nommée de l'espace appelle un regard désireux de connaître non seulement un repérage factuel, mais aussi et surtout la manière dont un dieu, avec ou malgré d'autres dieux, a été censé habiter un microcosme à l'image de ses puissances. Certes, circule depuis l'Antiquité une vision désenchantée du site. Centre oraculaire puissant et accessible à la corruption pour Hérodote, endroit caractérisé par des qualités géographiques et géologiques pour Strabon, Delphes a pu ne représenter que cela pour certains. Un sanctuaire savamment géré par une caste sacerdotale avertie et « laïque », un lieu où des exhalaisons s'échappant d'une fente du sol provoquaient – ou le faisaient croire – un état second chez la prêtresse chargée de délivrer des messages divinatoires. À leur tour, bien des historiens modernes et contemporains de Delphes ont choisi de souscrire à une représentation matérialiste. Si Jean Defradas reconstruit ce qu'il appelle la « propagande » delphique, à savoir tous les thèmes d'une auto-représentation mensongère et politiquement intéressée de la part des prêtres delphiens, Pierre Amandry a pu congédier toute la tradition concernant le délire de la Pythie et la dimension mystérieuse et rituelle de l'énonciation oraculaire, pour rétablir la vraisemblance d'un service mantique routinier et raisonnable. Pour les modernes a certainement joué la découverte, lors de la fouille menée en 1892 à Delphes par l'École française d'Athènes, que les soubassements du temple d'Apollon ne présentaient aucune trace d'une fissure naturelle. Davantage : que, étant donné la qualité géologique du lieu (schiste mou), aucun type d'exhalaison n'aurait pu s'y produire.
Et, cependant, à l'encontre de la nature et de la plausibilité historiques, toute une tradition ancienne parle de l'oracle de Delphes en […]
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