5. Opacité des apparences et structures profondes
En réalité, sur la vie intime de ces pays, nous n'avons toujours qu'une vue assez théorique et parfois superficielle, parce que fondée sur des textes rédigés selon les poncifs, indiens ou chinois. Il faudrait aller au-delà, car il est certain que, si ces divers peuples utilisèrent bien ces vocabulaires, ils le firent de plus en plus pour exprimer leur propre ordre social et leurs conceptions de l'univers. Que sauraient les historiens qui n'auraient, pour restituer la France médiévale et ses cathédrales, que la seule Vulgate ? Nous en donnerons un exemple : à lire les inscriptions d'Angkor, l'ordre patriarcal indien, avec son système des castes et ses lois, y régnait. Or il n'en fut rien, et la société khmère, partie du matriarcat, était fort différente. La connaissance approfondie des langues indigènes toujours parlées (et écrites depuis fort longtemps : le viie siècle pour le khmer, par exemple) permet désormais une lecture au second degré, fort enrichissante. L'ethnographie, avec prudence, nous donne parallèlement accès à maintes tribus demeurées en marge des grands empires mais issues du même fonds, et qui ont vécu jusqu'à nous à un rythme plus lent. Il reste beaucoup à faire pour les croyances religieuses. C'est fort difficile pour l'hindouisme, qui a sombré avec l'empire angkorien comme sous le manteau de l'islam à Java. Sauf à Bali où, précisément, les beaux travaux de l'école hollandaise ressuscitent des archaïsmes fascinants. Le bouddhisme, lui, et par une curieuse symétrie inverse, fut chassé de l'Inde (sauf de Ceylan) mais est devenu en Birmanie, en Thaïlande, au Laos et au Cambodge la religion nationale, toujours vivace, qui sous-tend l'ordre politique et social. Son canon pāli a été traduit dans ces diverses langues. On commence à peine d'étudier les aspects particuliers des versions nationales, et des pratiques locales. En bref, il est de plus en plus clair qu'on ne saurait se limiter aux vues orthodoxes, qu'il faut faire intervenir distorsions et adaptations, voire les créations locales. Pour reprendre l'exemple utilisé plus haut, quelle serait la validité d'une histoire de la Réforme et de l'Église de la Contre-Réforme élaborée à partir des seuls textes patristiques ?
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