À la fin des années 1950 et au début des années 1960, Clyde McPhatter, Jackie Wilson, Ray Charles, James Brown, Sam Cooke, Solomon Burke, Otis Redding, Wilson Pickett et Curtis Mayfield opèrent une synthèse des éléments vocaux et instrumentaux du gospel, du blues et du rhythm and blues. Ils créent ainsi un nouveau genre, la soul music, qui va trouver son plein épanouissement avec Aretha Franklin, « Queen of soul », dont I Never Loved a Man (The Way I Love You) et Respect, enregistrés en 1967, demeurent emblématiques de cette « musique de l'âme ». Par son extraordinaire maîtrise vocale et pianistique, l'influence d'Aretha Franklin va être considérable sur le développement de la soul music.
E.U.
1. Les années de recherche
Née le 25 mars 1942 à Memphis, dans le Tennessee, la chanteuse américaine Aretha Franklin a marqué l'âge d'or de la musique soul. Sa mère, Barbara, est chanteuse de gospel et pianiste. Son père, Clarence L. Franklin, qui préside la New Bethel Baptist Church de Detroit, dans le Michigan, est un pasteur dont l'influence s'étend à l'ensemble des États-Unis. Lui-même chanteur, il est réputé pour ses sermons brillants, dont un grand nombre ont été enregistrés par Chess Records.
Aretha Franklin a six ans lorsque ses parents se séparent ; elle reste avec son père à Detroit. Sa mère meurt quatre ans plus tard. Adolescente, Aretha chante des gospels avec son père dans les grandes villes américaines, et ne tarde pas à être reconnue comme un prodige vocal. La personne qui l'influence le plus, Clara Ward, membre des célèbres Ward Singers, est une amie de la famille. De grands interprètes de gospels de l'époque – Albertina Walker et Jackie Verdell – vont également contribuer à façonner le style de la jeune Aretha Franklin. Son album The Gospel Sound of Aretha Franklin (1956) restitue l'électricité de ses prestations.
À dix-huit ans, avec la bénédiction de son père, elle passe de la musique sacrée à la musique profane. Elle s'installe à New York, où John Hammond, producteur de Columbia Records – c'est lui qui a découvert Count Basie et Billie Holiday, notamment –, l'engage par contrat et supervise des séances d'enregistrement qui la mettent en valeur dans la veine blues-jazz. Parmi ces premières sessions, Today I Sing the Blues (1960) reste un classique. Mais, alors que ses collègues de Detroit qui enregistrent sous le label Motown – Marvin Gaye, The Supremes, Stevie Wonder, The Temptations, The Four Tops, Junior Walker... – accumulent les succès, Aretha Franklin cherche encore sa voie. Columbia la confie à divers producteurs qui la lancent à la fois sur le marché des adultes (If Ever You Should Leave Me, 1963) et sur celui des adolescents (Soulville, 1964). Au lieu de se concentrer sur un genre particulier, elle chante tout, des ballades de Broadway au rhythm and blues destiné à la jeunesse. Les critiques reconnaissent son talent, mais le public reste réservé jusqu'en 1966, lorsqu'elle passe chez Atlantic Records, dont le producteur Jerry Wexler va l’aider à se forger sa propre identité musicale.
2. « I'm black and I'm proud »
Aretha Franklin revient aux racines du gospel et du blues, et les résultats sont extraordinaires. Avec I Never Loved a Man (The Way I Love you), enregistré le 24 janvier 1967 pour Atlantic au Fame Studio de Muscle Shoals, dans l'Alabama, elle passe pour la première fois la barre du million d'exemplaires vendus. Entourée de musiciens avec lesquels elle est en affinité, dont la spontanéité est exemplaire et qui élaborent eux-mêmes l'accompagnement vocal le plus approprié, Aretha Franklin affine un style dans la veine de Ray Charles – un mélange stimulant de gospel et de rhythm and blues – et le porte vers de nouveaux sommets. À une époque où la reconnaissance des droits civiques par les États-Unis contribue à l'essor des musiques urbaines afro-américaines, Aretha Franklin est consacrée « reine de la soul ». En 1967, elle reprend Respect, I can’t turn you loose, œuvre emblématique d'Otis Redding, qu'elle charge de significations personnelles, sexuelles et raciales : la soul music entre dans une nouvelle phase d'engagement politique. Think (1968), qu'Aretha Franklin écrit elle-même, est également lourd de sens. Pendant les six années suivantes, elle accumule les succès dans des proportions sans précédent ; elle devient « Lady Soul ».
Au début des années 1970, elle triomphe au Fillmore West de San Francisco devant un auditoire de hippies et effectue des tournées en Europe et en Amérique latine. Amazing Grace, enregistré en 1972 à la New Temple Missionary Baptist Church de Los Angeles, marque son retour aux racines du gospel ; il est considéré comme l'un des plus grands albums de gospels de tous les temps. À la fin des années 1970, le disco la marginalise et sa popularité décline. Mais, en 1982, avec l'aide du chanteur, auteur-compositeur et producteur Luther Vandross, elle revient au sommet avec un nouveau label, Arista, et un nouveau succès de dance music, Jump to it, suivi de Freeway of Love (1985).
En 1987, Aretha Franklin est la première femme admise au Rock and Roll Hall of Fame. Elle continue à enregistrer, mais la veine s’est quelque peu tarie.
David RITZ

