CHAHINE YOUSSEF (1926-2008)

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Le temps de l'autobiographie

Tournant de l'œuvre, Le Moineau, grâce à sa structure narrative éclatée, kaléidoscopique, comme déjà Gare centrale, annonce le troisième volet de l'œuvre, qui commence avec Alexandrie pourquoi ? (1978). En retournant à sa ville natale, déjà filmée dans Eaux noires, Chahine met en scène son amour du cinéma à travers le personnage de l'adolescent Yehia. Paradoxe de son cinéma à la première personne, la place centrale qu'occupe cet alter ego explicite ne l'amène pas pour autant à dissimuler l'agitation du monde : l'action se déroule en 1942, alors que les troupes de Rommel menacent d'envahir la ville. Cette situation de citadelle doublement assiégée (par les Britanniques et les Allemands), qu'on retrouve dans Adieu Bonaparte (1985), le nouvel occupant français chassant cette fois l'ancien occupant turc, mais aussi dans Le Destin (à travers le péril intégriste), structure fortement la peinture d'une communauté menacée. La ville d'Alexandrie, où se côtoient Juifs et Arabes, rappel d'une convivialité qui ne survécut pas au régime nassérien n'est pas en effet sans rappeler la ville de Cordoue au xiie siècle, où vivaient en bonne entente catholiques, musulmans, juifs et gitans. Chahine reprend le personnage de Yehia dans La Mémoire (1982), film-mosaïque où le cinéaste, qui a été opéré à cœur ouvert, fait défiler les principaux moments de sa vie et de sa carrière. Il le retrouve dans Alexandrie encore et toujours (1989), troisième volet de son autobiographie, où Chahine interprète cette fois le rôle de Yehia, confronté, dans le cadre d'une grève de cinéastes, à une actrice qu'il vient de rencontrer et à un acteur qui occupe ses pensées. À côté de ces films impudiques et joyeusement désordonnés (l'homosexualité, autre sujet tabou du cinéma arabe y trouve aussi sa place), Chahine réalise le Sixième jour (1986), chronique d'une épidémie de choléra inspirée d'un roman d'Andrée Chédid, dont il confie le rôle principal à la chanteuse Dalida. Grâce à l'aide financière de la France, Chahine se lance dans de grandes fresques historiques (Adieu Bonaparte, L'Émigré et Le Destin), puisant dans les figures du passé un enseignement pour le temps présent. Ainsi, dans L'Émigré (1994), alors que la crise économique secoue le pays à la suite des attentats intégristes, il voit dans la vie du prophète Joseph, l'homme qui a appris chez les autres (thème chahinien par excellence) et sauvé l'Égypte de la famine, un modèle à suivre. Blessé par le procès qui interdit son film au nom de l'islam, selon lequel la figure d'un prophète ne saurait être mise en images, Chahine s'attaque de front à l'intégrisme dans Le Destin, autre peinture d'un héros exemplaire, en forme d'avertissement lancé à un monde en danger.

La mémoire, chez Chahine, avec son optimisme mesuré, devient la condition d'une utopie renouvelée, tendue vers la cohabitation paisible entre les peuples et les cultures, en cela fidèle à l'esprit de La Grande Illusion de Jean Renoir. Écorché vif, cinéaste de toutes les aventures, Youssef Chahine, après avoir vibré avec son pays pendant cinquante ans et s'être impliqué dans ses combats, ses victoires et ses défaites, a su rester un témoin de son temps chaleureux et engagé, revendiquant avec fierté la souveraineté de l'artiste qui ne se laisse inféoder par aucun pouvoir.

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  • : critique de cinéma, maître de conférences en histoire et esthétique de cinéma, université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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Charles TESSON, « CHAHINE YOUSSEF - (1926-2008) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 15 avril 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/youssef-chahine/