GROSSMAN VASSILI SEMNOVITCH (1905-1964)

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Tragique destin que celui de Vassili Grossman. Son itinéraire spirituel est typique de beaucoup d'intellectuels de sa génération, mais sous une forme bien plus radicale. Né en 1905 à Berditchev, la « Jérusalem de Volhynie », il est l'enfant unique d'un couple de classe moyenne juif assimilé. Ses parents se séparent très tôt après sa naissance, et Grossman passe son enfance avec sa mère en parent pauvre chez un oncle aisé. Comme beaucoup de Juifs, qui voyaient là un espoir d'ascension sociale et d'égalité avec les citoyens russes, il accueille avec enthousiasme le nouvel ordre soviétique, et il en sera longtemps un représentant modèle : il fait des études de chimie à la prestigieuse université de Moscou, puis travaille dans les mines du Donbass avant de revenir s'installer à Moscou en 1932. Très tôt intéressé par l'écriture et encouragé par Maxime Gorki, il se consacre entièrement à la littérature à partir de 1934.

Correspondant de guerre

Les premiers textes de Vassili Grossman traitent de la vie des ouvriers et se situent dans la ligne de la « littérature de production » imposée par le réalisme socialiste. Ainsi du roman Stepan Koltchouguine (Stepan Kolǔgin, 1937-1941), qui retrace les années d'apprentissage d'un jeune ouvrier komsomol. Il devient de la sorte un écrivain reconnu de l'establishment littéraire soviétique. Mais d'emblée, on perçoit dans ses écrits une vision originale, une indépendance d'esprit et un refus de l'optimisme de commande prôné par les autorités littéraires officielles des années 1930, en particulier lorsqu'il esquisse des tableaux de la vie quotidienne. Ainsi sa nouvelle Dans la ville de Berditchev (V gorode Berdi čev, 1934) présente-t-elle la guerre civile d'un point de vue peu banal : une femme commissaire de l'armée rouge vient accoucher dans une modeste famille juive. Elle y découvre les joies de la maternité avant de laisser là son bébé pour repartir au front.

La Seconde Guerre mondiale marque une période charnière dans l'existence de Grossman. Correspondant de guerre pour le journal de l'armée rouge, L'Étoile rouge, il écrit des chroniques qui jouissent parmi les soldats d'un succès aussi grand que celles d'Ilya Ehrenbourg ou de Konstantin Simonov. Il monte plus d'une fois en première ligne, participe, entre autres, à la bataille de Stalingrad puis à la libération de Berlin. Il découvre l'horreur des camps d'extermination nazis lorsqu'il visite les ruines de Treblinka, ce qu'il relate sur le vif dans le récit-reportage L'Enfer de Treblinka (Treblinskij ad, 1944), premier texte en U.R.S.S. à représenter l'Holocauste. Grossman y décrit méticuleusement les lieux et leur géométrie inhumaine, et retrace le chemin des condamnés vers la mort avec une précision et une crudité qui en soulignent l'atrocité. Ce thème lui tient d'autant plus à cœur qu'il apprend en 1944 la mort de sa mère, à Berditchev, en 1941, lors de l'extermination des 30 000 Juifs que comptait encore la ville.

Plusieurs mésaventures dans sa carrière et sa vie soumettent son idéalisme communiste à rude épreuve : sa pièce Si l'on en croit les pythagoriciens (Esli verit' pifagorejcam, 1941) n'est pas montée car la guerre éclate. De plus, elle est critiquée pour non-conformité idéologique ; l'Histoire y est un éternel recommencement et non un progrès, comme le veut le dogme marxiste ; Le Livre noir (Čërnaja kniga, 1946), dont Grossman est le co-rédacteur avec Ehrenbourg, ensemble de documents et de témoignages consacré à l'extermination des Juifs soviétiques par les nazis, est interdit de publication (il sera publié seulement en 1993). L'U.R.S.S. entre dans l'ère du jdanovisme, la culture est de nouveau sévèrement mise au pas après la relative liberté des années de guerre. Enfin, son roman Pour une juste cause (Za pravoe delo, 1952), publié en revue et salué par le public, est éreinté par la critique à cause de ses « erreurs idéologiques ». Cet ouvrage est le premier volet d'un diptyque dont Grossman écrit la deuxième partie, Vie et destin (Žizn' i sud'ba), son grand œuvre, entre 1952 et 1960. Les deux romans sont liés, car le lecteur y suit la vie d'une famille de l'été 1941 à la fin avril 1943, essentiellement pendant la bataille de Stalingrad. Mais entre la rédaction des deux parties, les convictions de Grossman ont profondément changé. L'expérience de T [...]

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Écrit par :

  • : maître de conférences en littérature et culture russes, Sorbonne université

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Pour citer l’article

Hélène MÉLAT, « GROSSMAN VASSILI SEMNOVITCH - (1905-1964) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/vassili-semnovitch-grossman/