GRAND TONI (1935-2005)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Visage taillé à la serpe, gestes décidés, parole économe, mais chaleureuse : pour tous les visiteurs du mas du Mouton, à Mouriès, où était son atelier, Toni Grand incarnait la figure du sculpteur. On avait beau se répéter que la morphopsychologie est une farce, on ne pouvait se défaire de l’impression que ce bûcheron-horloger avait comme naturellement sa place dans la famille des Brancusi, Giacometti, Serra...

C’est pourtant à des peintres qu’on l’associe souvent : sa première exposition d’importance (après la biennale de Paris en 1967 et le salon de la Jeune Sculpture en 1968) eut lieu en effet avec le groupe Supports/Surfaces, au théâtre municipal de Nice en 1971. Mais si la sculpture peut être affaire de surface, on ne saurait à son sujet parler de support : elle n’est faite que de la substance qu’elle met en forme. L’association avec le groupe éphémère avait deux raisons. La première géographique, Toni Grand étant, comme Claude Viallat son ami d’enfance, et d’autres artistes de Supports/Surfaces, originaire du sud-est de la France. La seconde, plus historique, tient au fait que tous s’efforçaient de penser un art abstrait matérialiste et rigoureux, dans lequel Toni Grand pouvait se reconnaître, même si son œuvre s’en distinguait. Les titres qu’il donnait à ses sculptures étaient acceptés dans le jargon structuraliste de l’époque, alors qu’ils n’en procédaient nullement. Ils avaient la forme de constats, neutres, du travail effectué à la scie à ruban sur des morceaux de bois – ainsi Trois planches, refente partielle, pincé, collé avec entretoise... On pouvait y lire une application du programme que Supports/Surfaces assignait à l’art : réfléchir au processus de son élaboration. Mais Toni Grand savait sans doute qu’en réalité commençait ce qui serait l’affaire de sa vie, une confrontation patiente ou obstinée, sans a priori, avec la matière même – materia, en latin : le bois d’ouvrage. Ses titres froidement techniques ne témoignaient que de son humilité dans le jeu engagé avec le matériau.

Toni Grand aurait pu décliner ces objets à la très élégante rusticité, attachant à son nom ce style reconnaissable que le marché de l’art appelle sans ironie une facture. Mais son exigence huguenote ne pouvait se satisfaire de semblable facilité. Vers 1976-1977, on le vit donc conjuguer avec la noblesse du bois des matériaux impurs, déroutants, du suif, du goudron, de la résine de polyester, s’essayer même au métal. Le travail sur la matière se fit moins sec et frontal, plus enveloppant, audacieux aussi, se jouant des pièges tendus par la séduction des surfaces lisses et jaspées, s’installant dans une déconcertante étrangeté. En 1982, à la biennale de Venise où il représentait la France, Toni Grand exposa des colonnes bicolores faites de bois et de résine marbrée. C’est peu dire qu’elles laissèrent le public perplexe.

D’autres auraient pu renoncer : Toni Grand persévéra dans la voie d’une exploration de plus en plus singulière. En 1985, il assemblait avec la même résine de lourdes pierres en agrégats aux contours chaotiques. Des ossements d’animaux remplacèrent les pierres. En 1987, sollicité par un collectionneur pour restaurer une pièce de bois des années 1970, il imagina la plus inattendue des attelles : un long poisson, courbé selon la forme du bois accidentellement brisé et figé avec lui dans une gangue de résine. Ce fut le début d’une série de sculptures qui figurent parmi les objets les plus fascinants qu’on puisse imaginer. Toni Grand les a présentées dans les dernières expositions d’envergure qui lui ont été consacrées, au musée des Beaux-Arts de Nantes en 1991, au Jeu de Paume à Paris et au Camden Arts Centre de Londres en 1994.

Malgré le succès rencontré, l’artiste, dont la santé, altérée par l’usage répété des résines toxiques, était devenue précaire, se mura dans le silence de son atelier. Bien que soutenue par quelques fidèles, conservateurs et critiques (Dominique Bozo, Bernard Ceysson, Yves Michaud, Alfred Pacquement) ou marchands, son œuvre n’a pas obtenu l’écho international qu’elle mérite. Saluée cependant par un autre grand sculpteur des matériaux métissés, l’Anglais Richard Deacon (né en 1949), elle attend son heure, muette, immobile mais en éveil, comme ces poissons auxquels, contre toute logique apparente, elle emprunta, pendant dix ans, aspect, forme et matière.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 2 pages

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par :

  • : professeur à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris

Classification

Autres références

«  GRAND TONI (1935-2005)  » est également traité dans :

SUPPORTS / SURFACES

  • Écrit par 
  • Didier SEMIN
  •  • 2 479 mots

Dans le chapitre « Réduire l’art à ses éléments essentiels »  : […] C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la formule Supports/Surfaces, et la séduction qu'elle a exercée sur les artistes qui l'ont adoptée. Le support (toile, apprêtée ou non, châssis) et la surface sont un peu les éléments premiers du tableau, dans la tradition de la peinture ; ce qui resterait, en somme, si l'on pouvait, par hypothèse, décanter un art en laboratoire pour en extraire […] Lire la suite

Pour citer l’article

Didier SEMIN, « GRAND TONI - (1935-2005) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 23 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/toni-grand/